Ouzbékistan 1999

Chaque atome sur terre
Fut une joue de soleil, un front de Vénus.
La poussière qui se pose sur ce front délicat, essuie-là doucement :
Elle fut, elle aussi, visage et chevelure d'un être fragile.
Omar Khayyâm



Ouzbékistan, Samarcande, Registan, Cher-Dor, © Louis Gigout, 1999
Samarcande, Régistan, Médersa Cher-Dor (1619-1635).




Samedi, 17 juillet 1999. 21 heures à ma montre, heure de Paris. Quelque part au dessus de la mer du Nord, à moins qu'il ne s'agisse de la Baltique ou de la Pologne, dans un Airbus A310 en direction de Tachkent. Dans l'avion, des Européens, des Asiatiques, des femmes brunes et sombres, des hommes en djellaba. Sur la banquette devant la mienne, un couple entre trente et quarante, un homme de mon âge, seul, et un barbu qui semble connaître tout le monde. La stratosphère est encore toute lumineuse, d'un bleu pur qui s'étend sur la masse moutonneuse grise et blanche, tendue ça et là de sphaignes incertaines glissant entre deux eaux. Je suis du côté du soleil qui descend lentement. La vidéo de bord diffuse un spectacle de variétés russes. Les hôtesses sont blondes et austères. Uzbekistan Airways. L'atterrissage à Tachkent est prévu vers 4 heures 30, heure locale. Il va falloir attendre le lever du jour avant de me rendre au Lokomotiv, l'hôtel que m'a recommandé Ary. Le sympathique gérant du club Cæsar fait le lien avec les services consulaires de l'ambassade d'Ouzbékistan à Paris et n'est pas avare en conseils et en offres de service. Il n'a pas insisté quand je lui ai dit que je me contenterais d'un vol sec et m'a donné quelques adresses dont celle de l'hôtel Lokomotiv situé comme de juste à côté de la Gare centrale. Voksal en russe. Le visa a été obtenu facilement moyennant la présentation d'un voucher délivré par l'agence d'Ary. Ce papier, pour l'obtention duquel il faut débourser 200 francs, est un souvenir de la soviétique Intourist (organisme d'état de l'URSS qui gérait les agences de touristes, un réseau d'hôtels, des restaurants et des moyens de transport). Le voucher était la preuve que les modalités du séjour étaient arrêtées, les hôtels réservés et payés car il n'était pas question de laisser le voyageur se livrer à quelques improvisations sur place. Il existe une alternative au voucher, l'invitation délivrée par l'agence officielle du tourisme ouzbek. C'est encore Ary qui s'en occupe pour un prix identique.

22 heures. On vient de nous servir un repas convenable (3 grammes de crudités, une barquette de mouton-riz au curry et une mini portion de cake) arrosé d'un demi-verre de vin rouge doux. Je savoure en pensant que je suis à 11 000 mètres d'altitude et que j'avance à la vitesse de 1000 km/h en direction d'un pays ex-soviétique au nom étrange dont je ne sais rien et que j'étais incapable, il y a peu encore, de situer sur une carte. Le crépuscule est là. Il n'y a plus de nuages dans le ciel souverain qui abandonne peu à peu son empire à la nuit.

Dimanche, 4 heures (heure locale). Nous approchons de Tachkent où nous devrions nous poser dans une heure. Une lueur hésite à l'Est. Les formes au sol demeurent indistinctes. Aucune lumière ne perce l'obscurité. Terre et ciel sont d'une même encre noire. Peu à peu, cependant, le velours du sol se dessine et le ciel grisaille. Puis il se réchauffe d'un brun acajou intense avant de tourner à l'orange. Le jour est là.

L'aéroport international de Tachkent est encore assoupit. Un bus défraichi vient nous chercher sur le tarmac et nous emmène dans un bâtiment qui ne brille pas par sa modernité. On me remet une fiche à remplir rédigée en russe. Pas d'assistance pour en expliquer le contenu. Je demande de l'aide à mon voisin de vol, celui qui était devant moi et que j'ai entendu parler français. La fiche sert à contrôler les devises entrées et sorties et il suffit de la remplir approximativement, dit-il. Patrick a travaillé en Ouzbékistan l'année passée et il a encore ici une amie qui est venue le chercher. C'est une russo-ouzbèke sensuelle qu'il retrouve après avoir passé les contrôles. Je m'empresse d'accepter quand ils me proposent de m'accompagner à l'hôtel Lokomotiv. Ils m'escorteront à la réception pour m'aider à réserver une chambre avant de convoler vers leur nid d'amour. Patrick me laisse un numéro de téléphone en cas de problème.

8 heures 30, Hôtel Lokomotiv. J'aime bien ce nom. Architecture soviétique. Gigantesque, fonctionnel, neutre. Personnel pléthorique, soupçonneux et tatillon. Les chambres cependant sont confortables : moquettes épaisses, lits profonds, fenêtres ensoleillées, salle d'eau correcte. Mais le décor à l'extérieur est catastrophique, bon pour le tournage d'une série glauque. Une gare ferroviaire où grincent des trains poussifs et noirs, des bâtiments inachevés, squelettes pétrifiés dans la rouille ou en voie de désintégration, la toiture goudronnée d'un entrepôt d'où émergent des champignons d'aluminium bosselés. Tout semble sec, stérile, désolé et respire l'ennui. Cet hôtel ressemble, en plus désolé, à celui de Leningrad où j'étais descendu il y a dix ans de cela, venant d'Helsinki. Je me souviens m'être alors extasié de l'efficacité du système soviétique, pourtant vacillant sous l'effet de la glasnost et de la perestroïka, quand, à peine installé dans ma chambre, le téléphone avait sonné et qu'une voix suave m'avait demandé si moi « avoir cigarettes et de où venir ? » « Frrrench man... » avait sussuré encore la voix en exhalant un profond soupir. Ici aussi, chaque étage compte sa gardienne, mais elles ne connaissent pas un traître mot d'anglais et ne fument pas. La chambre est à 2
200 soums la nuit, soit environ 30 francs (un peu moins de 6 euros).


Ouzbékistan, Tachkent, Gare, Lokomotiv, © Louis Gigout, 1999
Tachkent. Vue de ma chambre de l'hôtel Lokomotiv.

La météo à la télévision ouzbèke.

Pourquoi cette police d'assurance bilingue ?


"Emportez un chapeau à larges bords et une bonne paire de bottes. Munissez-vous d'une grande bouteille d'eau et d'une certaine soif d'aventure. Vous partez pour le bout du monde", ainsi commence mon guide Olizane, le seul guide en français sur la région. L'auteur situe l'Asie centrale au sud de la Sibérie, au nord du Pakistan, à l'est du Caucase, à l'ouest de la Chine. Côté climat, il fait entre 45 et 49° en été. On ne s'attendra pas à des merveilles côté gastronomie. Le plat national s'appelle "plov". J'apprends aussi que j'aurais mieux fait de mémoriser quelques rudiments de russe avant de partir mais que je pourrai sans doute trouver une personne parlant l'anglais dans les rares agences Intourist. Quant aux tracasseries administratives, il n'y a plus de règles, qu'on se le tienne pour dit. Le guide contient peu d'informations pratiques mais beaucoup sur la culture et l'histoire. Mon Dieu, que suis-je venu faire ici ? J'ai pris un visa d'un mois et mon vol retour en conséquence. Sans connaître la langue, comment vais-je faire pour me déplacer, commander mes repas, trouver où me loger ? Je vais me retrouver comme le héros de ce roman de Ferenc Karinthy, Épépé, égaré dans une ville-monde inconnue dont la langue lui est parfaitement inintelligible. C'est à Bakou, que je devais aller. À cause d'un journaliste qui avait bourlingué dans les anciens états de l'Union soviétique quelques années après l'effondrement et qui en avait tiré un livre. Je voulais voir la mer Caspienne et ses îles de métal, gigantesques plates-formes offshore comportant logements, magasins et cantines. Bakou était pour moi synonyme de rocambolesque, une ambiance de films de Kusturika. Le Caucase n'était pas les Balkans du cinéaste mais sonnait bon l'exotisme détraqué. Et puis Dascha était caucasienne. Elle était la baby-sitter d'une amie et je n'avais pas résister à l'envie d'inviter cette étudiante en Lettres Modernes hyper brillante à aller voir une pièce de Jean-Christophe Bailly au grand désappointement de mon amie qui me fit le reproche de ne pas l'avoir invitée elle-même. La fille avait à ce point mis mes sens dans un tel désordre que la pièce de Bailly m'avait complètement échappé. Je m'étais mis dans le tête que le Caucase valait vraiment le détour. Mais c'est un ami d'Olivier qui m'a fait changer d'avis. Il m'a dit en gros « Qu'est-ce que tu veux aller foutre à Bakou ? C'est bien le dernier endroit où aller. C'est pollué par le pétrole et les pétrodollars et il n'y a rien à voir. Pourquoi ne pas aller plutôt à Samarcande ? »

Samarcande. Le nom avait aussitôt fait mouche. Il avait la saveur de l'aventure et de l'Histoire comme Syracuse ou Alexandrie. Mais si j'étais sûr que celles-ci existaient, je l'étais moins pour la première. Pourtant je connaissais ce nom. Il m'était curieusement familier. Pensais-je désert et oasis ? Imaginais-je une cité antique figée dans le temps et gardée par les minarets-sentinelles de ses mosquées ? Une forteresse inaccessible, cité interdite aux confins de la Perse ? Peut-être un sultan et son harem où les femmes couvertes de soieries brodées d'or s'ennuient et trompent la langueur en se chuchotant de subtiles conspirations d'alcôve, prêtant parfois une oreille distraite à un joueur de sitar. Charmeurs de serpents, caravanes conduites par des nomades enturbannés tenant en laisse des chameaux à la lippe dédaigneuse. Parfums d'épices, khalifes et autres grands vizirs. Un endroit connu de Marco Polo et sur lequel Corto Maltese avait promené son regard mélancolique de dandy aventurier. J'y verrais Shéhérazade elle même, sortant toute décoiffée de la lampe d'Aladin et esquissant les ondulations d'une danse du ventre. J'y verrais bien Cendrars, à condition d'y mettre un bordel, un cabaret de bas étage, de la baston et la tombe d'un poète oublié. Bref, j'ai sorti mon grand Atlas et découvert que Samarcande se trouvait en Ouzbékistan, l'Ouzbékistan en Asie centrale, et je décidai illico de changer mes plans.



À peine mes affaire posées, je pars en cavale. Souvenir des villes de l'Est. L'architecture, la structure urbaine avec ses larges et rectilignes avenues bousculées, les arbres et les îlots de verdure rabougrie mal entretenus, les tuyaux (gaz ? chauffage urbain ?) cabossés, peu discrets, les devantures de magasins d'état, les palais prétentieux et les monuments au lyrisme lourd, la sécheresse et la chaleur étouffante. Elles gardent une grande ressemblance avec des stigmates profonds mais aussi des airs de fête foraine têtue. Peu importe et même tant mieux. Ces villes sont comme des orchestres épuisés. Elles ont juste besoin de souffler un peu, de ré-accorder leurs instruments, que l'on passe un coup de fer sur les queues de pie et de blanc sur les jabots. Toutes sont dotées d'une secrète signalétique et ne sont pas commodes aux étrangers. Tachkent encore moins que les autres. Mais peut-être sont-elles encore capables de séduire le voyageur pour peu qu'il soit patient.
 



Je rencontre Ika. C'est elle qui vient à ma rencontre, m'abordant en anglais et me proposant de me guider. Elle avait tout de suite vu que j'étais un touriste et compris que j'étais largué. Elle est brune, longs cheveux sombres, visage étriqué, corps menu, pas très grande, la peau légèrement grêlée. Elle m'apprend qu'elle d'origine polonaise par son père et ouïgour par sa mère. Premier aperçu de l'important brassage de populations qu'a connu la région. Ika travaillait dans un grand hôtel qui a dû réduire ses effectifs faute de clients. Elle a un enfant et vit seule. Elle m'accompagne pendant une bonne partie de la journée. Avec son aide je change de l'argent au bazar Alaïsky. Quatre cent cinquante soums pour un dollar alors que le cours officiel est à cent cinquante. Aimable, Ika m'est précieuse. Ainsi qu'avait prévenu mon guide, rares sont les gens qui parlent une langue occidentale. Ils ont déjà fort à faire avec l'ouzbek, le tadjik, langues vernaculaires, et le russe, lange véhiculaire. Ika me fait visiter "Broadway", une rue piétonne qui part de la grande place où a été érigée une monumentale statue équestre du terrible Amir Timour, alias Tamerlan, récemment
promu héros national au secours d'un pouvoir en mal d'identité, voire de légitimité, une fois déboulonnées les anciennes idoles par ceux-là mêmes qui les avaient longtemps exaltées. Broadway, c'est l'Arbat locale. On s'y balade en famille, on s'y montre, on y flirte, on y vend des souvenirs, on y peint des portraits, on y chante faux au karaoké, on y gratte la guitare et on y mange. On a le choix entre "chachlyks" et "plov". Plutôt plov à midi et chachlyks le soir. Autrement dit, un bol de riz huileux accompagné de quelques lamelles de carottes et d'un fragment de viande de mouton pour le plov, brochettes de viande de mouton et lard alternés pour les chachlyks. Ambiance de kermesse ou de foire du trône moins les nougats. Non loin de là se trouve une sorte de discothèque en plein air où l'on passe des scies internationales démodées. Et puis, une chanson de Khaled. Un ragga rap qui répète inlassablement « On est pas fatigué ». En début d'après-midi, Ika me quitte. Je lui donne dix dollars et lui dit qu'elle peut revenir demain si elle veut. Le soir, je retourne encore sur Broadway mais je rentre tôt, rompu, à mon bel hôtel Lokomotiv où je passe ma première nuit en rêvant du Transsibérien.


Ouzbékistan, Tachkent, Broadway, rue Sayligoh, © Louis Gigout, 1999
Tachkent, rue Sayilgoh (Broadway). Restaurant à chachlyks.

Ouzbékistan, Tachkent, Broadway, rue Sayligoh, © Louis Gigout, 1999
Le chien chanteur.

Ouzbékistan, Tachkent, Broadway, rue Sayligoh, © Louis Gigout, 1999
Spectacle tsigane.  

Ouzbékistan, Tachkent, Bazar Alaïsky, © Louis Gigout, 1999
Bazar Alaïsky, épreuve de force.

Ouzbékistan, Tachkent, Bazar Alaïsky, © Louis Gigout, 1999


Lundi, 12 heures 30. Ika n'est pas revenue. Elle a sans doute trouvé que j'étais trop radin. À combien s'élève le salaire moyen, ici ? Je suis dans un petit parc situé au sud de l'ancienne place Lénine, en haut de Broadway. De ce côté-ci, la ville est verte. Une végétation qui semble pousser toute seule. De grands arbres, chênes et platanes, des buissons et des herbes plus ou moins sauvages. Des canaux d'irrigation qui se promènent partout, le long des rues, coupant parfois les trottoirs à angle droit, se ramifiant dans les pelouses. Je suis dans un quartier d'immeubles d'habitat collectif dense, comme dirait les urbanistes, des barres de cinq ou six étages, pas plus, séparées les unes des autres par de larges allées envahies par la végétation. Immeubles soviétiques déglingués, chaussées défoncées par le tremblement de terre de 1966 et oubliées par les brigades de la reconstruction. Tachkent avait alors été quasiment rasée, et l'Union, soucieuse de montrer à l'Ouest la force du socialisme et le dynamisme et la solidarité de ses républiques, avait levé une armée de volontaires pour reconstruire la ville. Des volontaires qui, dit-on, ne l'étaient pas tous de leur plein gré. Je trouve du charme à ces quartiers. Cette végétation qui pousse ici sans mesure et sans tutelle est un bonheur. Elle envahit les passages, les porches, grimpe furieusement le long des murs, prodiguant une ombre bienfaisante, un rempart de chlorophylle contre le rayonnement d'un soleil implacable. Ce matin une brise tiède rend l'air plus léger. Des enfants jouent à allumer un feu. Des oiseaux chantent. Une carriole chargée de pastèques tirée par un âne est arrêtée dans le passage. L'âne est rigoureusement immobile et le paysan a disparu. La végétation sauvage accentue cette impression d'abandon, de renoncement ou de vacance. Je pense à J.-G. Ballard et à ses sociétés en bascule entre modernité et atrophie, entre harmonie et barbarie. Quand la nature reprend le dessus sur les activités humaines devenues entropiques. Il n'est pas ici question de barbarie mais d'une ville simplement négligée. Une ville qui échappe désormais à l'organisation planifiée, au contrôle systématique, à l'obsession de l'ordre et de la sécurité, à la rationalité obsessionnelle des aménageurs comme nous en avons pris l'habitude dans les villes occidentales où tout espace vert est non seulement tondu et peigné, mais aussi grillagé et fermé au public passée une certaine heure de crainte que ne s'y déroule les orgiaques bacchanales qui font fantasmer les édiles. Il est jusqu'à l'aspect sauvage qui s'y cultive artificiellement, comme on arrange savamment un désordre organisé. Tout est devenu affaire de spécialiste. Pas question que le péquin fourre son nez dans l'arrangement du bosquet du coin.



Ouzbékistan, Tachkent, © Louis Gigout, 1999
Tachkent, quartiers populaires.

Ouzbékistan, Tachkent, © Louis Gigout, 1999

Ouzbékistan, Tachkent, © Louis Gigout, 1999

Ouzbékistan, Tachkent, © Louis Gigout, 1999




Mais parlons plutôt des filles. Des brunes à la peau sombre et à l'iris d'un vert cristallin. Des grandes aux formes abouties, blondes, Russes parfois mâtinées d'Asie. J'en ai repéré une, ce matin, dans une cafétéria, avec des yeux d'une obliquité extravagante. Je me souviens de Dascha. Elles sont superbes mais excessivement condescendantes. Je parle des Russes. Celles qui travaillent sur les innombrables terrasses me regardent à peine quand je m'adresse à elles et quand je les remercie, me répondent d'un air blasé quelque chose que, vu l'intonation, j'interprète comme « Je fais mon boulot ». Je sais bien que c'est un genre qu'elles se donnent. Elles sont habillées à l'occidentale un peu démodée, jupe ultracourte, caraco, maquillage provoquant. Ce qui sied tout à fait à cet oasis enchâssé au cœur de l'Asie, cerné par de rudes déserts et de hautes montagnes. Les vraies Centrasiatiques, Ouzbèkes, Tadjikes, Turkmènes, Kazakhes, Kirghizes, ont des manières plus discrètes mais sourient plus volontiers. Il me plait de penser partager avec elles quelque ancestrale indo-européenne connivence. En dehors des types très tranchés, comme les Russes, les Turcs ou les Coréens, la confusion règne dans les faciès. Les hâles s'inspirent des hauts plateaux, les paupières regardent vers la Mongolie, les chevelures sont des soies noires et les nez s'épatent ou se courbent. 


Le métro. Il y a deux lignes plus une en construction. Soviétique, lui aussi, ce qui signifie stations larges et hautes, décorées comme des palais, avec marbre, colonnades, stuc, globes lumineux et lustres scintillants.


Chorsu. L'emplacement de l'ancienne Tachkent. On ne peut pas parler, à propos de cet endroit, de vieille ville. Il n'existe pas de vieille ville. Les maisons sont modestes, les quartiers sont des villages aux murs de pisé avec cours et "chaïkhanas" (maisons de thé). Les hommes sont installés sur des tréteaux bas, des sortes de châlits ("tapchanes") dont le sommier est une simple planche recouverte d'un tapis. Ils s'y tiennent à demi allongés, pour prendre le thé tout en échangeant des propos sans passion en picorant des graines de tournesol. Non loin se trouve un parc désaffecté avec jeux et attractions foraines abandonnés. Un gigantesque marché est installé sous un gigantesque dôme moderne, aux lignes audacieuses. Il y a là des centaines de mètres carrés d'étals de fruits, de légumes, d'épices, de riz et de viandes. Marchands de sodas et d'eau gazeuse additionnée de sirop. Chaque individu dispose, à portée de main, d'une intarissable théière et d'une tasse que l'on s'échange sans protocole. Plus loin se trouve la médersa (ou madrasa, école musulmane) Koukeltach construite en 1560. Elle fut reconvertie en siège du gouvernement local soviétique et semble être aujourd'hui désaffectée. Il n'en est pas de même pour la mosquée du même nom, dotée d'un dôme métallique étincelant comme un sou neuf.

Mardi. Je prends une photo du monument de l'Amitié entre les Peuples et du Palais de la Musique, avec la rue Furkat à l'extrémité de laquelle on aperçoit le dôme du marché. La ville, elle aussi, est le produit d'un long métissage. Rencontre de la Chine et de la Corée (dômes, îles aménagées sur le plan d'eau du parc Navoï, décorations kitch), de la Russie orthodoxe puis soviétique (enluminures, architecture emphatique, allégories humanistes), de des turco-mongols, Inde comprise (entrelacements, couleurs et tchatche dans les bazars, chatoiement des couleurs) et de la Perse ancienne (raffinement, goût du livre, de la poésie et des sciences, calligraphies, architecture des mosquées et des lieux d'étude). Mais de qui tiennent les bâtisseurs de Tachkent ce goût pour les bassins et les jets d'eau ? Il y en a partout. Du minuscule filet d'eau horizontal et solitaire, pauvre pissou qui peine à s'élever, aux magistrales orgues (de Staline, allais-je ajouter, mais je me suis retenu au dernier moment) qui projettent des jets puissants dans lesquels se dessinent des arcs-en-ciel et qui font le bonheur des enfants. Dans le parc Navoï, le cœur vert de la capitale, se trouve un grand lac avec sa plage et ses pédalos, des canaux et des fontaines. 


Ouzbékistan, Tachkent, Palais de l'Amitié entre les Peuples, rue Furkat, © Louis Gigout, 1999
Palais de l'Amitié entre les Peuples, rue Furkat.

Ouzbékistan, Tachkent, Palais de la Musique, rue Furkat, © Louis Gigout, 1999
Palais de la Musique.

Ouzbékistan, Tachkent, motif sur colonne, © Louis Gigout, 1999
Motif sur fragment de colonne ancienne.



La gare de Tachkent est impraticable sans interprète. Il y a bien quelque part en ville un bureau des chemins de fer où j'ai pu rencontrer quelqu'un connaissant quelques rudiments d'anglais, mais il m'a dit de revenir demain, m'indiquant la sortie en répétant « Go ! », ce qui m'a contrarié. C'est donc en bus que je partirai demain matin pour Boukhara, bien qu'il faille pour cela se rendre à la gare de Sobir Rakhimov qui se trouve au diable Vauvert du terminus de la ligne rouge du métro. Tachkent, de toute façon, nous nous reverrons à la fin de mon séjour.

Retour au marché où m'avait conduit Ika. Impossible de retrouver l'échoppe où j'avais changé des dollars. J'avais pourtant fait attention de bien mémoriser l'endroit et voilà que je ne m'y retrouve plus du tout. Je reconnais la grande halle centrale et les échoppes latérales, mais tout me semble disposé différemment. Des types qui piétinent à une des entrées me proposent le deal. Méfiant, je refuse tout d'abord. Puis, devant l'impossibilité de retrouver mon premier changeur, je reviens vers eux. Tout se passe bien. Ils font ça sans se cacher et me laissent le temps de recompter la liasse que je reçois en échange d'un billet de 20 dollars.

La place Amir Timour est le centre de Tachkent. Je dîne à une terrasse située le long d'un bassin en face du Musée Amir Timour, de l'autre côté de l'avenue Amir Timour à deux pas du grand hôtel Ouzbékistan. Brochettes délicieuses, salade, bière d'importation. La serveuse est russe, jolie et renfrognée. Il souffle ce soir un vent assez fort qui fait s'envoler les parasols et dévier les jets d'eau arrosant convives et passants. La pluie commence à tomber alors que je regagne mon hôtel.

Mercredi. Ainsi me voilà dans cette fameuse Samarcande ! Mais à Samarcande, mythes et réalité ne sont pas étrangers l'un à l'autre. Tout y est vrai ou presque : oasis, caravanes, khalifes, harems, Aladin, Marco Polo, Alexandre, Gengis Khan, Corto Maltese, la Route de la Soie. Tout ça, je connais. Celui qui est nouveau pour moi est pourtant de taille : Tamerlan ! Le nom donné par les occidentaux à Amir Timour, que je devrais connaître pour avoir visité le fameux Taj Mahal édifié par l'un de ses petits-fils. La grande lignée des empereurs turco-mongols, aussi délicats que cruels, conquérants sanguinaires et amateurs de bluettes, qui ont donné à l'islam par l'entremise des Perses ses plus belles écoles et ses plus belles mosquées, et les plus belles pages du Coran ciselées dans le marbre ou reproduites à la feuille d'or. Ella Maillart ne s'y trompât point, qui fit halte à Samarcande et à Boukhara de retour des "Monts célestes" kirghizes. Samarcande oubliée. Dont on sait à peine qu'elle fut la grande capitale d'un grand empire. Qu'elle fut aussi le siège d'un savoir qui n'avait d'égal nulle part ailleurs. Qu'un grand astronome nommé Ulugh Beg y construisit un monumental observatoire qui lui permit de calculer à quelques heures près la durée d'une année. Samarcande, deuxième ville d'Ouzbékistan, pays qui est devenu la plaque tournante du trafic de drogue orchestré par les mafias locales avec le silence complaisant d'un président autocrate issu du sérail de la défunte Union soviétique qui dirige aujourd'hui le pays sans partage.

Je suis arrivé en milieu de l'après-midi après avoir déjeuné rapidement de "samsas" (triangles farcis). Six heures de trajet pour faire 300 km. Bus et routes pourris. Rien à dire à propos du paysage relativement domestiqué. Des champs de céréales avec moissonneuses batteuses et tracteurs, vieux coucous. Des vaches pas bien grasses, des champs de maïs, des pylônes chargés de lourds câbles. Agriculture mécanisée, campagnes électrifiées. Qu'y aurait-il à la place si les Soviets n'étaient passés par là ? De la steppe aride et des pasteurs nomades ? Nous avons traversé de vagues montagnes avant de trouver la plaine du Zeravchan, fleuve auquel les oasis de Samarcande et de Boukhara doivent d'exister, plaine des mines d'or maintenant exploitées par les Américains. Nous avons pénétré une vaste agglomération sans attrait. Décombres industriels calcinés, ferrailles noires, vitres éclatées, murs à demi éboulés. Un habitat sommaire écrasé de soleil. Blocs de béton et murs de pisé recouverts de poussière. Où la luminosité intense oblige à cligner des yeux. Sur un modeste panneau indicateur, le mot "SAMARQAND". Voilà ma belle oasis parfumée. Pas l'ombre d'un minaret annonçant la mosquée, pas l'ombre de quelques treilles, de thé à la menthe, d'une fontaine à l'horizon. Rien que des rues encombrées d'automobiles vieillottes, bruyantes et polluantes. Un taxi non officiel, une Lada jaune conduite par un particulier, me conduit à l'hôtel Régistan. Au détour d'un carrefour, le chauffeur me montre quelque chose au loin et s'exclame à mon intention « Régistan ! » Quoi, Régistan ? C'est le nom de l'hôtel, et alors ? Il indique un vague dôme vaguement bleuté, fiché de deux grandes cheminées. Dans cet ensemble d'habitations poussiéreuses et mal fichues, ils surprennent. Il y a là comme un mystère. Je réponds d'un soupir ennuyé. Il n'en revient pas. « Régistan ! » insiste-t-il encore.

Je ne sais pourquoi, mais je n'arrive pas à m'enthousiasmer. Je lis pourtant dans mon guide une citation qui dit ceci : "Nous aperçûmes soudain les minarets peints, vibrant dans le bleu acide de la lumière, et le bleu virginal des grands dômes des mosquées et des tombes qui supportent tout le poids du ciel, dans la verdure des arbres et des jardins." Journey into Russia, Laurens van der Post, 1964. 


Bon. Il faut toujours que les écrivains-voyageurs grossissent le trait. Même chose pour les magazines de voyages. Il y a toujours moyen de faire de la belle photo quelque part, même dans le trou du cul du monde. La réalité est différente et ne peut jamais être partagée. Je me présente à la réception de l'hôtel Régistan, rue Ulugh Beg. L'endroit me paraît passablement glauque. Selon mon guide, il est le moins cher de la ville et à 10 minutes du fameux Régistan et la réceptionniste est bien aimable. Un vaste hall dans lequel trois hommes affalés sur une banquette me regardent passer. Derrière un guichet grillagé se tient une femme, l'air salement ours. Je lui paye le prix d'une nuit, pour voir. Elle met dix bonnes minutes à remplir les formalités à partir de mon passeport qu'elle feuillette et triture avec un air impénétrable, me tend enfin une clé et m'indique une direction d'un geste vague. Par là, de l'autre côté du hall. J'attrape mon bagage et m'avance, résolument, histoire de donner le change bien que je ne me sente pas très en confiance. Alors que je m'engage dans un couloir, on me fait signe que je dois prendre l'escalier de l'étage. Soit. Toujours aussi déterminé, je monte. Le couloir est fermé par une porte sommaire faite de quelques lattes entrecroisées. Tout juste derrière celle-ci, se tient une jeune femme en déshabillé, assise une jambe repliée sous les fesses. Chairs blanches et généreuses. Je suis aussitôt saisi d'une bouffée de chaleur. Je tire sur la porte bloquée, fais signe à la fille d'ouvrir. Elle me regarde, émerge de sa torpeur, esquisse un geste qui semble désigner quelque chose vers le haut. J'en déduis qu'elle m'indique le moyen d'ouvrir cette fichue porte et, avisant ce que je crois être un loquet, je me mets à manœuvrer le malheureux morceau de bois. Venu d'en bas, un des trois lascars accourt à la rescousse et s'empresse de s'interposer entre la porte et moi, m'indiquant avec sévérité l'étage supérieur. Je comprends que je suis à un étage réservé aux rencontres tarifées, que la scène de moi arrivant avec mon barda, secouant les lattes protectrices derrière lesquelles se languit la belle du jour (rien à voir avec l'habituelle femme d'étage), a de quoi être cocasse. Je suis docilement l'homme qui me conduit jusqu'à la porte de ma chambre. On ne peut pas dire que ce soit le grand confort. Les toilettes à l'étage sont repoussantes. Douches au rez-de-chaussée qui ne valent pas mieux. Draps loqueteux. J'aurais dû m'en douter. Si ces hôtels sont si peu chers c'est qu'il y a une bonne raison pour ça. Bonjour Samarcande ! 


22 heures 45. Au fait, elle était comment, déjà, la petite du premier ?

Jeudi. Changement d'hôtel effectué à la première heure. Je suis à présent au cossu Zeravchan. Nouveau troc de dollars contre des soums. J'en ai pris cette fois pour $100, ce qui me fait un sacré paquet de biffetons en retour et me donne l'impression d'être plein aux as. Les réceptionnistes dans ce nouvel hôtel sont tout aussi aimables quand dans le précédent. Bizarres, ces Russes. Sont-ils toujours comme ça, où est-ce leur situation ici qui les préoccupe à ce point ? Se retrouver étrangers dans un pays qu'ils croyaient être le leur et qui s'efforce aujourd'hui d'affirmer une nouvelle identité nationale. Quand il m'arrive de discuter avec l'un d'entre eux, je m'arrange toujours pour placer quelque chose à propos de Gorbatchev. C'est qu'ils n'aiment pas ça, les Russes d'Ouzbékistan ! Ils détestent le petit homme qui a fichu par terre le grand empire.

L'hôtel est bien. Tapis épais sur les sols et grandes tentures rouges dans les couloirs. Effets de soieries diaprées somptueuses, ce qui lui donne l'air d'un boxon de luxe. Le truc rigolo, c'est la tuyauterie de la salle d'eau. D'énormes tuyaux boursouflés, plus ou moins repeints, des joints qui suintent un liquide brun qui ne présage rien de bon, des traces suspectes et de suspects colmatages. Des robinets mal famés qui crachotent vulgairement et rotent des relents méphitiques. Il est maintenant grand temps d'aller voir de près ce fameux Régistan. Je remonte l'avenue de l'Université, traverse le carrefour où se trouve le grand hôtel Intourist Samarcande et un vaste espace dégagé mettant remarquablement en valeur le mausolée d'Amir Timour. Du côté opposé se trouve un hôtel de luxe construit récemment par les Tata, la grande famille parsi de Bombay, le plus grand empire industriel et financier indien. Je continue vers l'est. Un ensemble se dessine et se précise peu à peu. Des dômes, immenses coupoles fichées de colonnes massives qui semblent porter le ciel. Domine un bleu turquoise. Les habituels vendeurs de plov et de chachlyks préparent les braises sur les trottoirs. Il est 10 heures et le soleil est ardent. Un boucher surveille des quartiers de mouton suspendus à des crochets. Devant une belle chaïkhana à terrasse, deux aigles sont perchés sur une clôture en bois à laquelle ils sont attachés par une cordelette nouée à une de leurs pattes. Vendeurs de melons, de pastèques et de "lipiochkas" (pains ronds). Arrivé au sommet de la petite côte, je traverse la rue.


Ouzbékistan, Samarcande, chaïkhana Lyabigor, rue Registan, © Louis Gigout, 1999
Samarcande. Les aigles de la chaïkhana Lyabigor, rue Régistan.


C'est un triptyque. Trois constructions quasiment symétriques. Hautes façades avec portes monumentales ("iwan") en demi cintre continuées de part et d'autre de portes plus petites. Sur l'arrière de la façade s'élève un dôme majestueux. À chaque aile, légèrement décalé par rapport à la façade, se dressent les minarets. Les murs sont recouverts d'une mosaïque de faïences bleues et jaunes répétant à l'infini des frises géométriques et ces énormes caractères coufiques qui furent la première écriture arabe. Chaque construction était une médersa. L'intérieur est formé d'une cour autour de laquelle donnent les cellules des étudiants. Les médersas sont disposées chacune à un des trois côtés d'une vaste place carrée. Des gradins en bois ont été disposés sur le quatrième côté. La place centrale est occupée par une foule agitée. Des danseurs esquissent une sorte de ballet. Un homme plus âgé, trapu, chevelu et barbu, lance des ordres dans un porte-voix. Des haut-parleurs diffusent une musique et des chants d'allégresse. Contournant les groupes de danseurs, je vais m'installer à l'ombre au milieu d'un petit carré de pelouse. Non loin de moi s'agitent des jeunes filles rieuses. Très vite, l'une d'elle, curieuse de ma présence, m'adresse la parole en anglais. Puis une autre, s'apercevant que je suis Français, vient s'asseoir à mes côtés pour me faire la conversation.


Ouzbékistan, Samarcande, Registan, médersa Tilla-Qari, © Louis Gigout, 1999
Médersa Tilla-Qari (1647-1659).

Ouzbékistan, Samarcande, Registan, médersa Tilla-Qari, © Louis Gigout, 1999

Ouzbékistan, Samarcande, Registan, médersa Cher-Dor, © Louis Gigout, 1999
Médersa Cher-Dor (1619-1635).

Ouzbékistan, Samarcande, Registan, médersa Cher-Dor, © Louis Gigout, 1999
Danseuses devant Cher-Dor.

Ouzbékistan, Samarcande, Registan, médersa Cher-Dor, © Louis Gigout, 1999
Médersa Cher-Dor, détail. Où l'on voit un lion tigré poursuivant une biche et derrière lequel se lève un soleil à face humaine. Ce motif est répété symétriquement de l'autre côté de l'iwan. Il s'agirait d'une représentation allégorique de la puissance de Yalangtush Bakhadour (vizir et gouverneur de Samarcande qui fit construire entre 1619 et 1635 la médersa), faisant aussi référence au symbolisme zoroastrien du culte du feu. Le lion donna son nom à la médersa : cher dor signifie "qui porte le lion".

Ouzbékistan, Samarcande, Registan, médersa Cher-Dor, © Louis Gigout, 1999
Médersa Cher-Dor, côté nord.

Ouzbékistan, Samarcande, Registan, © Louis Gigout, 1999
Un groupe de jeunes filles.


Elles sont étudiantes à l'Institut des langues. Elles font de la figuration pour le grand festival des arts asiatiques qui doit commencer le 25 août prochain. Le metteur en scène est Iranien et tous les pays de l'Asie y participent, du Japon à la Turquie. Outre Mina, il y a Gulya et Zigayeva ainsi qu'une troisième fille qui a choisi l'allemand et qui ne comprend pas que je ne parle pas cette langue européenne alors qu'elles-mêmes parlent couramment le russe, l'ouzbek et le tadjik. Comme nous formons un petit groupe assis sur la pelouse, un flic vient rapidement nous déloger de là. Je vérifierai plus tard qu'on ne badine pas ici avec les pelouses et le laisser-aller. Quelqu'un oserait-il s'allonger sur un banc qu'il serait aussitôt interpellé. Ça vient des Russes, me dira-t-on. Il leur faut une discipline de fer car ils ont une tendance naturelle au relâchement.

– Ce qu'il y a surtout de bien, me dit Mina à propos du festival, c'est qu'avec les répétitions en août nous n'irons pas au coton en octobre.
– Au coton ?
– Oui. Tous les étudiants vont cueillir le coton. C'est obligatoire.

Staline pas mort. Je lirai quelque part que c'est lui qui a mis ça en place. Après tout, il fallait bien trouver quelqu'un pour récolter tout ce coton. L'organisation de la production demandait du coton, le coton demandait de l'eau pour pousser, celle de l'Amou-Daria, et des mains pour le cueillir, celles d'étudiants redevables à leur pays. Des images de vendange me viennent à l'esprit. Et aussi cette histoire de "zafra", la récolte de la canne à sucre à Cuba. J'avais lu un livre de Jésus Diaz qui évoquaient de sacrées histoires salaces entre volontaires des jeunesses socialistes et jeunes Cubains.

– C'est bien dommage pour la mer d'Aral. Mais pour vous, ça doit être plutôt amusant, non ?
– Amusant ! s'exclame Mina. On nous emmène en bus dans les écoles de village où nous dormons et prenons les repas. Le matin, les camions nous emmènent dans les champs. Le travail est très dur. Il fait chaud. Nous devons cueillir au moins 30 kg de coton par jour, sinon nous n'avons rien à manger.
– Oui mais le soir ? Les filles et les garçons autour du feu, une guitare par ci, une chansonnette par là, ça change un peu de la famille.
– Nous ne sommes pas ensemble ! Les filles sont d'un côté, les garçons de l'autre.
– Les garçons ne font pas des petites descentes poétiques de temps en temps ?
– Que veux dire "descente poétique" ?
– Des visites amoureuses.
– Non, répond Mina. Les descentes poétiques c'est seulement après le mariage.
– C'est parfois comme ça que les révolutions commencent. Une simple histoire de ségrégation entre filles et garçons.

Mina est ravissante. Elle a de longs cheveux noirs, la peau à peine mate, des yeux très sombres, les lèvres pleines qui sourient facilement. Elle m'a invité à venir m'installer chez elle plutôt qu'à l'hôtel et m'a fait visiter les différentes parties du Régistan, jouant la guide et récitant presque parfaitement la leçon apprise par cœur de l'histoire des médersas et des légendes qui leurs sont attachées. Mina et ses amis espèrent travailler dans le tourisme, le gouvernement les y incite qui veut faire de Samarcande le haut lieu du tourisme en Asie centrale d'ici deux ans. Alors ils apprennent les langues occidentales et s'exercent dès qu'un étranger apparaît à l'horizon. Et elles se débrouillent plutôt bien. Ce que le gouvernement n'a pas prévu, c'est qu'elles profiteront plus tard de leur connaissance des langues étrangères pour changer d'air.



Ouzbékistan, Samarcande, Registan, médersa Ulugh Beg, © Louis Gigout, 1999
Intérieur de la médersa Ulugh Beg (1417-1420) côté sortie.

Ouzbékistan, Samarcande, © Louis Gigout, 1999
Gulzoda.

Ouzbékistan, Samarcande, © Louis Gigout, 1999
Zilola.

Ouzbékistan, Samarcande, © Louis Gigout, 1999
Gulyana.


Les anciennes cellules du rez-de-chaussée des médersas sont reconverties en boutique pour touristes où l'on trouve un artisanat de bonne qualité. Je prends Mina en photo habillée en mariée tadjike, les habits spontanément prêtés pour l'occasion par une commerçante. Dans une autre médersa, deux jeunes femmes me font visiter leur échoppe. Il faut se baisser pour entrer dans une petite pièce sombre éclairée par une ampoule nue. Les murs et les présentoirs disposés autour de la pièce sont recouverts d'étoffes brodées, de soieries, de kilims, de bijoux, de vêtements traditionnels. Les jeunes femmes me parlent en russe, insistant malgré mes « Nié panimayou » (je ne comprends pas) répétés. Pour elles, si je sais dire nié panimayou, je dois être capable d'en dire plus. Il y a quelque chose d'enjôleur dans leurs regards, comme s'ils étaient constitués d'une multitude de petits harpons invisibles. Je n'achète rien, leur faisant savoir par l'entremise de Mina que je viens tout juste d'arriver. En me raccompagnant, l'une d'elles me dit quelque chose où je reconnais un mot.
Elle demande si tu veux un massage, traduit Mina.
Un massage ?
Est-ce que ça t'intéresse ?
Je ris, faussement indifférent. J'ai enregistré le message mais Mina est bien jeune il est inutile de la troubler avec ça.
Da skôdava (à bientôt) ! dis-je aux deux jolies commerçantes. 


Ouzbékistan, Samarcande, Registan, médersa Tilla-Qari, © Louis Gigout, 1999
Intérieur de Tilla-Qari.

Ouzbékistan, Samarcande, Registan, mosaïque, © Louis Gigout, 1999
Mosaïque sur un mur extérieur du Régistan.

Ouzbékistan, Samarcande, Registan, porte sculptée, © Louis Gigout, 1999
Motifs de porte sculptées.

Ouzbékistan, Samarcande, Registan, médersa Ulugh Beg, © Louis Gigout, 1999
Dans la médersa Ulugh Beg.

Ouzbékistan, Samarcande, Registan, médersa Ulugh Beg, © Louis Gigout, 1999

Ouzbékistan, Samarcande, Registan, médersa Ulugh Beg, © Louis Gigout, 1999

Ouzbékistan, Samarcande, Registan, médersa Ulugh Beg, © Louis Gigout, 1999

Nous allons manger une glace dans une chaïkhana sur l'avenue qui revient vers le centre. Elle me renouvelle son offre pour que je vienne m'installer chez elle. Je ne dis pas non. J'aimerais bien être dans une maison ouzbèke, vivre avec une famille ouzbèke pendant quelques jours au lieu d'être dans un hôtel impersonnel. Mais je voudrais être près du centre et libre de mes mouvements. Demain, Mina, peut-être. Rendez-vous est pris pour neuf heures au Régistan. Je lui proposerai d'être mon guide. C'est tellement agréable de visiter une telle ville avec l'une de ses plus charmantes citoyennes.

Soir. Instant magique. Une moitié de ciel blanchit et rosit. Le soleil est couché, là-bas, derrière les arbres, où sur le point de. Il fait bon. Il souffle une brise légère. Devant moi, le bulbe bleu du mausolée Gour Amir. Derrière, sur les marches en larges briques rouges sur lesquelles je suis assis, un autre mausolée, plus petit et tout en brique. À l'intérieur sont disposés des cénotaphes d'un blanc lumineux, nimbés de mystère. Dans l'ombre d'un recoin du mausolée, un homme chante. Ce n'est pas de l'arabe. Cela ressemble à du grégorien. Sa voix résonne à peine, juste et grave. J'ai traversé, en revenant du Régistan, les petites rues de l'est de la ville. Les gens me regardaient avec curiosité et me saluaient de la tête. Je répondais par un « Dôbri viétcher » (bonsoir) qui les faisait sourire. Les enfants, bien sûr, y allaient du fatal « Hello ! » et voulaient que je les prenne en photo. Cette ville commence à me plaire.



Ouzbékistan, Samarcande, mausolée Gour Amir, © Louis Gigout, 1999
Mausolée de Gour Amir (1404) où se trouve la sépulture de Tamerlan, place Amir Timour.

Ouzbékistan, Samarcande, mausolée Gour Amir, © Louis Gigout, 1999
Entrée du mausolée.

Ouzbékistan, Samarcande, Mosquée Rukhabad, © Louis Gigout, 1999
Mosquée Rukhabad, Place Amir Timour.

Ouzbékistan, Samarcande, Mausolée Rukhabad, © Louis Gigout, 1999
Mausolée Rukhabad.

Ouzbékistan, Samarcande, Mausolée Gour Emir, © Louis Gigout, 1999
Mausolée Gour Emir.

Ouzbékistan, Samarcande, Mausolée Rukhabad, © Louis Gigout, 1999

Ouzbékistan, Samarcande, Place Amir Timour, © Louis Gigout, 1999
Jet d'eau sur la place Amir Timour.

Ouzbékistan, Samarcande, © Louis Gigout, 1999
Entrée d'habitation.

Ouzbékistan, Samarcande, © Louis Gigout, 1999
Dans la ville vieille, du côté de la rue So'zangaron.

Ouzbékistan, Samarcande, © Louis Gigout, 1999


Vendredi. Je déjeune de samsas et de chaï (thé) sur le chemin du Régistan alors que je vois déjà s'avancer Mina. Nous allons visiter ce mausolée, où je me trouvais hier au crépuscule. Tamerlan y repose sous une énorme dalle de jade. La plus grande du monde, dit-on. À ses côtés, son fils cadet Chah Rakh, Mohammed Sultan, son petit-fils préféré, Ulugh Beg, l'autre petit-fils et grand astronome, et Mir Saïd Berekh, le sage conseiller qui repose sous une magnifique dalle de pierre noire.

En 1369 déjà, Timour s'était installé à Samarcande qui comptait alors 150000 habitants. Il avait restauré la ville ruinée en 1218 par son ancêtre Gengis Khan. Le Gour Emir, terminé en 1404, est dans une autre partie de la ville, à l'ombre d'acacias légers. Lui-même désirait être enterré chez lui à Kerk ; il avait fait élever cet édifice superbe sur l'emplacement d'un ancien tombeau pour son petit-fils, entouré là de deux saints hommes. Mais ses successeurs en décidèrent autrement. Fort impressionnant lorsqu'on le voit soudain au bout d'une ruelle tortueuse où passe dans l'ombre une femme "fermée", le mausolée dresse son étincellement au-dessus des bas murs terreux et sans fenêtres de la ville, melon énorme embouti sur un cylindre de même diamètre. On s'approche et distingue, brillant au soleil, sur le tambour haut de sept mètres, les caractères coufiques décorativement inscrits avec des briques blanches encadrées de bleu foncé. S'approchant encore, on découvre le haut édifice octogonal qui supporte le tout. Dans la cour d'entrée, un porche isolé se dresse au milieu des arbres, couvert d'arabesques et de motifs géométriques aux couleurs bleu et vert foncé d'une grande finesse. Tout près du mausolée, lorsqu'on lève la tête vers la coupole, les tranches de melon en relief semblent appartenir à un étrange ballon sphérique, captif de la verdure. On entre par un passage voûté et détourné. La salle des tombeaux est sombre : le soleil y pénètre en pastilles blanches au travers d'une petite fenêtre ajourée. Derrière une balustrade d'albâtre, le sarcophage de Timour est un simple bloc rectangulaire en néphrite vert foncé, sorte de jade rare venu des Indes. Autour de lui dorment quelques uns de ses ministres et enfants, Ouloug Bek entre autres. À côté de la pierre de cheik Séid Bereke s'élève la grossière perche du "bountchouk" [étendard] qui indique toujours la tombe d'un saint. Au-dessus d'un revêtement de marbre et d'albâtre incrusté de jaspe, les murs laissent voir des traces de peinture et de dorure. Dans une crypte, sous cette salle, se trouve la dépouille de Timour près de son professeur. Timour Lenk, le "boiteux de fer" qui sema le désastre depuis les Indes jusqu'en Égypte, sut créer à Samarcande des monuments qui émerveillent... À la sortie du mausolée, un saint homme attend, muet, le client qui lui achètera la copie des inscriptions gravées dans la néphrite de Timour, disant : « Ceci est le tombeau du puissant sultan, le miséricordieux khan Amir Timour... Gurkhan (gendre du khan). Gengis Khan est de la lignée des ancêtres de ce digne sultan ici enterré dans cette crypte sainte et splendide. La mère de l'émir Bouzandchara était Alankouwa qui se singularisa par son honnêteté et sa droiture sans reproche. Elle fut fécondée par un rayon de lumière qui entra dans sa chambre ouverte et qui, prenant la forme d'un homme, lui annonça qu'il était le descendant du croyant Alija fils de Talib : ses vrais descendants régneront pour toujours sur la terre. »

Ella Maillart, Des monts célestes aux sables rouges, 1933, Petite Bibliothèque Payot.

Visite du musée de l'Histoire, de la Culture et des Beaux-Arts, qui n'est pas terrible, puis de la colossale mosquée Bibi-Khanym, du nom de la première femme de Tamerlan.

Ruines de Bibi Khanoum, grandeur écroulée. Deux montants immenses à l'entrée, massives piles de briques recouvertes par endroits de carreaux de faïence ; vaste cour de quatre-vingt-huit mètres de long qui fut dallée, maintenant plantée d'arbre. Au centre, surélevée de deux marches, splendide, portée par huit pieds cubiques, une table en pierre sculptée était destinée à soutenir le Coran d'Oslan. Elle était autrefois dans le sanctuaire et l'une de ses inscriptions dit qu'Oulog Beg la fit transporter de Djitti, en Mongolie ; c'est le Koursen, la pierre sous laquelle rampent les femmes stériles, le matin à jeun. À gauche, petite mosquée à galerie où le muezzin hurle et crie du haut de sa tourelle. En face, enfin, l'arche énorme, haute de vingt-cinq mètres, le porche de l'immense mosquée dominée par un quart de dôme craquelé, coupole turquoise qui étincelle et rend le ciel pâle. Le porche est flanqué de grands minarets octogonaux, où les briques turquoise et bleu marine dessinent des motifs en relief dans les murs ; des carreaux de faïence sont plaqués sur les parois du portique. La mosquée fut trop rapidement construite, en cinq ans, de 1398 à 1404. Âgé de 70 ans, juste avant de mourir en 1405, Timour s'y faisait encore porter en civière pour en surveiller les arrangements. Le temps, les tremblements de terre et les coups de canon de la conquête russe, en 1868, en ont fait une ruine qu'on ne peut sauver. On dit que Bibi Khanoum, princesse mongole et femme préférée de Timour, avait décidé de faire construire une splendide salle du trône pour son mari. Timour, qui guerroyait au loin, semant partout la ruine, lui envoyait à cet effet ses prisonniers les plus capables. La princesse visitait chaque jour les travaux. Son architecte arabe, follement amoureux d'elle, faisait traîner la construction afin de la voir plus souvent. Impatiente, elle demande :
– Que faut-il faire pour accélérer les travaux ?
– Me permettre de baiser ta joue.
Elle refuse. Mais on apprend que Timour revenant est déjà arrivé à Merv. Elle consent ; à la dernière seconde cependant, elle interpose sa main. Mais le baiser est si ardent qu'il brûle tout de même sa joue, la marquant d'une tache noire impossible à faire partir. Aussi ordonne-t-elle à toutes les femmes de se voiler la face. Timour, lors de son retour, s'en étonne : « C'est pour préserver la modestie des femmes » explique-t-elle. Timour apprend la vérité, ordonne de murer la Khanoum vivante dans son mausolée élevé en face de la mosquée. Comme on poursuivait l'architecte arabe, réfugié au sommet d'un minaret, il lui pousse des ailes et il s'envole vers Meched. (Les uns attribuent la tache à ce que Bibi Khanoum trahit son mari, ne fut-ce qu'en paroles. D'autres, au contraire, soutiennent que la tache apparut parce que Bibi Khanoum n'avait pas tenu sa parole donnée à l'architecte amoureux. Cette tache ne resta pas longtemps sur la joue ; mais une coutume s'établit de nommer "visages noirs" ceux qui manquent à la parole donnée ou à leur devoir.)


Mina me raconte à peu près la même histoire.
C'est une belle histoire. Tu y crois ?
Bien sûr que non. Cette juste une légende.
Moi j'y crois. Je crois à tout ce que tu me dis. Tu serais Bibi et je serais l'architecte. Toutefois je ne ferais pas comme lui. Je ne te laisserais pas entre les mains de ce brigand de Tamerlan. Mais commençons par aller déjeuner. J'ai faim. Après nous irons chez toi. Nous déjeunons dans une chaïkhana du bazar qui se trouve tout juste à côté de la mosquée Bibi-Khanym. Du plov, bien évidemment.


Ouzbékistan, Samarcande, Mosquée Bibi Khanym, © Louis Gigout, 1999
Mosquée Bibi Khanym (1399-1404) vue du marché Siyab.

Ouzbékistan, Samarcande, Mosquée Bibi Khanym, © Louis Gigout, 1999

Ouzbékistan, Samarcande, Mosquée Bibi Khanym, © Louis Gigout, 1999


La maison de Mina se trouve à 7 kilomètres de là, dans la périphérie de la ville. Mina parle de l'endroit comme de son "village". Il faut prendre un minibus pour s'y rendre. C'est un ensemble d'habitations modestes mais amples, rues en terre battue, murs de brique. La maison de Mina consiste en une vaste cour jardin. Un côté de la cour est constitué du corps d'habitation composé d'une enfilade de grandes pièces dont le sol est recouvert de tapis. Mobilier sommaire mais correct. Sur un autre côté sont situés les toilettes et ce qui fait office de salle d'eau ainsi qu'un appentis où sont remisés les outils de jardinage. Les toilettes, c'est juste un rectangle découpé à même le sol au dessus d'une fosse. La salle d'eau, c'est quelques bassines et un réservoir. Je fais une petite sieste sur un canapé dans la pièce que me destine Mina.

J'émerge à peine une heure plus tard, clignant des yeux sous l'effet de la lumière. Mina devait guetter non loin car elle se montre aussitôt et m'invite à partager quelques fruits du jardin. Il y a des légumes et des fleurs, une vache et son jeune veau, deux lapins en liberté et un petit chien qui s'appelle Bobik. La vache répond au doux nom de Macha. La famille cultive également un terrain en dehors de la ville. Discussion avec Mina. Elle voudrait bien se marier avec un Français. (On verra ça, Mina, quand j'aurai quelques années de moins.) Les Ouzbeks, ce n'est pas trop son truc. Quant aux Tadjiks, elle les aime bien mais ils ne comprennent rien aux Mina. Ils ont des idées trop... En fait ils n'ont pas trop d'idées. Pas d'idées du tout. C'est pas qu'ils soient des fanatiques de religion mais ils ont des principes un peu démodés. Être sérieuse n'empêche pas la modernité. Mina fait des études et veut se marier avec qui elle veut. Contrairement aux autres membres de sa famille, elle ne fait pas ramadan. Pas question non plus de porter le voile. C'est d'ailleurs complètement interdit à l'école. Ça ne l'empêche pas de prier de temps en temps à la mosquée comme tout le monde.
Tu es une petite gâtée, lui dis-je.
Gâtée ? C'est quoi ?
Tu fais ce que tu veux. Ce que tu as envie, tu le fais. Ton papa dit : « Oui ma petite fille. Tu as raison. » Tu dis que tu mangerais bien un morceau alors que c'est ramadan et ton père dit : « Oui, ma petite fille, mange. »
Mina ne rit pas.
Et un jour tu diras à tes parents que tu es amoureuse d'un Français beau et gentil et que tu veux te marier même que c'est pas très gênant s'il n'est pas musulman. Ton père dira  : « Mais oui Mina, marie-toi. »
Mina ne rit toujours pas et me regarde de ses beaux yeux sombres avec un air réprobateur. J'apprendrai bien plus tard que son père est parti, comme de nombreux Ouzbeks, chercher du travail en Russie et que ça fait plusieurs années que la famille n'a plus de nouvelles de lui.

Je ne verrai pas la maman. Une sœur plus âgée se montrera discrètement et un petit frère d'une dizaine d'année, très complice avec Mina, me raccompagnera avec sa sœur lorsque j'irai prendre le minibus qui me ramènera vers le centre. Problème : je n'ai plus envie de m'installer chez elle alors que je m'étais laissé aller à le lui faire croire. Trop loin du centre ville et pas envie de vie de famille. Je m'en veux maintenant d'avoir montrer tant d'empressement à vouloir quitter mon hôtel. Il va falloir me tirer de là avec un minimum d'élégance.

Je dîne le soir à l'une des deux terrasses dans le parc situé derrière mon hôtel. Les cafés se livrent à un concours de décibels musicaux jusque tard dans la soirée. L'un avec du disco enregistré, l'autre avec un orchestre de musiciens et chanteurs russes. Chachlyks au menu. Je goûte à la bière ouzbèke. Servie tiède avec un goût prononcé d'éther. Jamais plus. Mais ici règnent aussi le Coca-Cola el l'Heineken. Ils forment avec les Marlboro une trilogie universelle. Les parasols des trois marques fleurissent partout vers quelque endroit où l'on se tourne. Il ne manque plus que l'autre MacDo pour faire de l'Ouzbékistan un pays civilisé. Alors, adieu Plov et chachlyks.

Samedi. Pour payer ma nuit d'hôtel, je tends une liasse de billets à la réceptionniste qui ne se donne pas la peine de recompter. Pour une fois, c'est une gentille dame blonde et souriante. Il y a eu discussion pour savoir si j'avais bien payé les nuits précédentes, mais la dame blonde passa outre et n'avait pas envie de se compliquer la vie avec ça. Le restaurant de l'hôtel où je prends mon petit-déjeuner est lui aussi tenu par des femmes russes, toujours assez opulentes et entre deux âges. L'une est habillée avec un profond décolleté et je la vois, quand je viens dans sa guitoune pour payer ma "chiote" (addition en russe), occupée à des travaux de maquillage assez complexes, qu'elle n'interrompt sous aucun prétexte. J'attends sagement après m'être assis en face d'elle, les mains croisées entre les genoux comme un petit garçon. Le résultat est surprenant. C'est vrai qu'elle était tout à l'heure assez chiffonnée. Un pain de fromage blanc tout juste sorti de son drap à ressuyer. C'est à présent du grand technicolor, Qui a peur de Virginia Woolf. Des bleus mauves qui font un masque en queue d'aronde des yeux jusqu'au dessus des tempes, les cils chargés de khôl, lèvres d'un rouge Octobre, teint velouté avec un rehaussement d'enfer du côté des pommettes, cheveux crêpés et passés au henné qui se dispersent vers l'arrière en évoquant une envolée d'oies cendrées. Cependant qu'une cassette déroule une chanson de Joe Dassin. Après ça, elle me regarde dans un battement de cils, fait un vague calcul, additionnant omelette brouillée aux rondelles de cervelas, blinis, confiture de fraise, chaï et lipiochkas. Je lui tends une poignée de billets de cent soums et file dare-dare me mettre à l'abri.

J'attends Mina. Après une visite à l'Alliance française, je lui remets 2000 soums pour la remercier du temps passé avec moi et la dédommager pour la chambre que je n'ai pas prise. Mais ce n'est pas son jour. Elle se plaint du soleil et de la chaleur et je sens bien que je l'ai déçu en refusant la chambre. Je lui dis que j'aimerais visiter l'observatoire d'Ulugh Beg situé à 20 minutes du centre. Elle me conduit dans une rue et arrête un minibus. Elle me fait comprendre que je peux bien y aller seul. « J'ai des courses à faire et après je dois rentrer chez moi » me dit-elle. La petite a son caractère. Elle sera au Régistan lundi matin à 9 heures.

Un mot à propos de l'Alliance française. Ils disposent là-bas d'un vieil ordinateur, don d'un constructeur et quasiment inutilisable. Je trouve navrant qu'ils n'aient même pas les moyens d'avoir un minimum d'équipements décents. Que coûtent aujourd'hui un ordinateur et une connexion à l'Internet ? Ce n'est pas avec des propos lénifiants dans les couloirs des ministères qu'on fera rayonner la culture française.

C'est à peine si l'on sort de l'agglomération. C'est sur cette petite colline qu'Ulugh Beg, le plus honorable des successeurs de Timour, venait observer le ciel. Au fond d'une profonde tranchée creusée en arc de cercle, un rail de pierre gradué supportait le siège mobile muni de la lunette d'approche. Grand mathématicien et astronome, il avait non seulement calculé la durée d'une année mais aussi relevé la position de la lune, des planètes, du Soleil et d'un millier d'autres étoiles avec une remarquable précision, déterminé le méridien exact de Samarcande et établi au XVe siècle tous les calendriers du Moyen Age. Ses travaux le placent sur un pied d'égalité avec Copernic et Kepler. Des savants éminents vinrent à sa rencontre et, grâce à lui, Samarcande devint le centre d'une pensée progressiste qui n'était pas sans déranger les fondamentalistes religieux de l'époque.

Je prends des photographies, une statue blanche représentant le savant, des miniatures iraniennes, l'affiche d'un opéra dédié au prince astronome, le dessin d'un sextant et le plafond où sur lequel est peint la voûte céleste et ses constellations.



Ouzbékistan, Samarcande, Ulugh Beg, © Louis Gigout, 1999
Affiche de Ulugh Beg, opéra de Kozlovsky.

Ouzbékistan, Samarcande, Ulugh Beg, © Louis Gigout, 1999
Statue d'Ulugh Beg dans le musée de l'observatoire.

Ouzbékistan, Samarcande, Ulugh Beg, Uranie, © Louis Gigout, 1999
Sextant Uranie (Uranie est la muse des astronomes).

Ouzbékistan, Samarcande, Ulugh Beg, © Louis Gigout, 1999
Le plafond du musée représente la voûte céleste telle qu’elle était connue au XVe siècle

Ouzbékistan, Samarcande, Ulugh Beg, miniature, © Louis Gigout, 1999
Miniatures des XV et XVIe siècles.

Ouzbékistan, Samarcande, Ulugh Beg, miniature, Louis Gigout, 1999


Le bon Ulugh Beg voulant laïciser les universités, que croyez-vous qu'il advînt ? En 1449, les militaires dirigés par son fils complotèrent et le tuèrent. Peu de temps après, les fanatiques saccagèrent l'observatoire. Un de ses élèves put sauver son important matériel scientifique et se réfugia à Constantinople. L'observatoire a complètement disparu et les travaux du grand astronome demeurèrent inconnus. Une copie de son catalogue des étoiles fut découverte en 1648 dans la bibliothèque fondée par Bodley (diplomate anglais) à Oxford. Il a fallu attendre jusqu'en 1908 qu'un instituteur russe amateur d'archéologie, Vladimir Viatkine, après avoir étudié d'anciens manuscrits durant des années, retrouvât l'endroit de l'observatoire sur la colline de Koukhak et déterra la partie inférieure d'un immense sextant, réalisant du coup l'une des plus importantes découvertes du siècle. Ce que l'on peut voir ici, c'est la section inférieure d'un arc qui fut parfait, en briques recouvertes de marbre, long de 63 mètres avec un rayon de 40, gradué en degrés et en minutes, décoré des signes du zodiaque et aligné sur l'un des méridiens terrestres. Le tout est situé dans la profonde saignée d'un rocher afin d'atténuer les turbulences des secousses sismiques.

Je reviens vers la ville à pied, d'abord en suivant la route, ensuite hors piste, attiré par une grosse bute qui domine les environs. Je me trouve sur un chantier de fouilles abandonnées. Le soleil cogne dur sur ces hauteurs desséchées. Je cherche de l'ombre dans les cavités taillées dans la terre d'argile claire déshydratée qui s'éboule facilement en rigoles de poudre brune. De grosses briques brisées et d'innombrables débris de poterie jonchent le sol ainsi que des ossements blanchis qui s'effritent quand je les presse doucement entre deux doigts. Tout se rejoint dans la poussière. Je me demande à quoi correspondent les stratifications que je distingue dans les coupes verticales du terrain. Il n'y a pas un bruit. Le silence n'est troublé que par le vol d'une guêpe et la note isolée d'un oiseau invisible. Le ciel est immensément bleu. Tout est étrangement figé. Il y a juste, parfois, la caresse d'un souffle léger. Je sais que du promontoire vers lequel je me dirige, j'aurai la vue dégagée sur Samarcande. Mais avec ce soleil brûlant, c'est à coup sûr l'insolation. J'ai faim, j'ai soif. Mina, apporte-moi un plein samovar de thé et des melons de miel, s'il te plait ! Après quelques minutes de repos, allongé dans la poussière du sol, je me sens mieux. 


Ouzbékistan, Samarcande, © Louis Gigout, 1999
Samarcande vue du site de l'ancienne Afrossiab.


L'immense espace désert qui s'étend derrière Chah Zinda, dépourvu du moindre brin d'herbe, formé de collines poussiéreuses, parfois de tombes étagées, simples voûtes de brique, petits tunnels qui se désagrègent, est nommé Afrossiab. C'était le nom du neuvième roi de la dynastie perse Pechdadian, turc de naissance ; il fut le roi le plus célèbre d'une vieille dynastie et son nom représente tout ce qui est très âgé dans les annales du pays. On dit qu'il aurait vécu onze siècles avant J.-C. Afrossiab, immense masse informe où chaque siècle met une couche de poussière de plus, regorgeant de débris de poterie, que représente-t-elle ? On voit nettement quatre cercles de collines où les fouilles montrèrent qu'au centre vivait la dynastie régnante, puis venaient les marchands, les militaires et enfin le cercle des jardins cultivés. Encore aujourd'hui, les Ouzbeks lisent ou se racontent les hauts faits d'Iskandar Zulkarnain (Alexandre de Macédoine) qui aurait fondé Marakanda. Ce grand conquérant arrive ici en 334 avant J.-C. ; il tue alors son ami Clitus, puis épouse Roxane, la fille du chef iranien de la région, et marie ses guerriers aux femmes du pays : il veut lier l'Europe à l'Asie par le lien d'un hymen légitime et par la communauté de leur descendance [Offrant à l'occasion des fêtes de Dionysos, des sacrifices à Castor et Pollux et prétendant, le madré, être comme eux un descendant de Zeus]..Alexandre ne rencontra pas de Turcs dans le Turkestan qui s'appelait alors Sogdiane ou Transoxiane [Royaume situé entre l'Oxus (Amou Daria) et l'Iaxarte (Syr Daria)]. Il y vit les Parthes, archers montés, et les Bactres, dont le pays est la terre d'origine du chameau. La religion principale, le mazdéisme, suivait les préceptes de Zoroastre, fondés sur la lutte de l'ombre et de la lumière. Plus tard, le mithraïsme fera des adeptes jusque dans le monde romain tandis qu'inversement le christianisme nestorien, parti de la Syrie romaine, se répandra jusqu'en Chine. Au nord, au-delà du pays des Scythes inconnus, insoupçonnés, vivaient les Huns innombrables. Le grand projet international d'Alexandre s'écroule avec lui-même : il meurt à Babylone, âgé de trente-trois ans, ayant pris la fièvre à la suite d'un banquet trop copieux. La terrible Roxane assassine sa rivale, fille de Darius et seconde femme d'Alexandre ; elle met au monde un fils qui sera assassiné en même temps qu'elle-même. Alors, le général Séleucus prend la direction des affaires et fonde en Perse la dynastie séleucide qui régnera près de trois siècles. Puis les Sassanides dominent l'Iran pendant quatre siècles ; ils ne sont que peu inquiétés par les premiers nomades, les Huns hephtalites qui, en 475, conquièrent le Gandhara en Afghanistan. [Entre temps, les Chinois découvrent que la soie, dont ils sont les seuls à connaître les secrets de fabrication, fascinent à l'extérieur de leurs frontières. En 138 av. J.-C., un général chinois quitte la cour impériale de Chang'an, chargé de la mission d'acheter des chevaux. L'empereur Han Wou a entendu parler de chevaux qui courent si vite qu'ils suent du sang. Lorsqu'il arrive dans l'endroit indiqué, la plaine du Ferghana, il apprend que les "chevaux célestes" perdent du sang à cause d'un parasite de la peau, et non de la violence de leurs efforts. Mail il apprend également que les marchands sogdiens sont prêts à payer la soie à bon prix. Alors que les Chinois produisent de la soie depuis plus de 2000 ans, son exportation avait toujours été interdite. Cependant, devant la perspective de profits conséquents, l'empereur leva l'interdiction et la Route de la Soie vit le jour. À partir de 52 av. J.-C., les caravanes vont évoluer de la Porte de jade à la Rome impériale. Vers l'Ouest part la soie, les épices, le jade, les armes, les miroirs et le bois laqué. De Rome viennent le verre, le corail, les textiles, les poteries, les pièces d'or et d'argent. Les cargaisons s'acheminent durant des mois sinon des années. Samarcande, qui occupe exactement le centre de la Route, connaît alors une ère de prospérité qui durera plus d'un millier d'années et accède au rang mythique qu'on lui connaît. Même lorsque la Route de la soie perdra sa raison d'être quand les secrets de fabrication de la soie chinoise parviendront à l'Ouest au VIe siècle, Samarcande demeurera un carrefour du commerce international et un centre important d'épanouissement de la culture arabe et islamique]. Mais avec le début de l'islam, au VIIe siècle, le royaume des Sassanides tombe aux mains des Arabes mangeurs de lézards. En 643, on parle d'un conquérant nommé Samar, et c'est grâce à lui peut-être que la ville s'appellera Samarkanda. De 873 à 1004, la dynastie iranienne des Samanides s'établit à Boukhara, défendant l'Iran contre le Touran et les hordes turco-mongoles qui s'y agitent. En 980 naît à Boukhara Abu Ali Husain Ibn Abdallah Ibn Sina autrement dit Avicenne, le prince des médecins, célèbre dans les universités arabes. Au XIe siècle, des Turcs seldjouks venus de la steppe kirghize envahissent le pays, forment de petits États, deviennent sédentaires, musulmans sunnites, et défendent même les califes abbassides de Bagdad. [C'est alors l'apogée de l'islam. L'Empire de Mahomet n'était-il pas le plus grand depuis Alexandre ? Au X-XIe siècle, la langue du Coran s'était imposée comme langue de culture. À l'ombre des cours princières – Umayade à Damas, Abbasside à Bagdad –, dans des villes raffinées comme ici à Samarcande, mais aussi au Caire, à Kairouan, à Tlemcen ou à Grenade, s'était affirmé un humanisme arabe unique au monde, intégrant des traditions persanes, grecque, indienne et explorant tous les champs du savoir. La philosophie, avec Ghazali (1058-1111), Averroès (1126-1198) et... Avicenne, de même que l'architecture (mosquées, palais, forteresses et universités), est des plus brillantes. En médecine et dans les sciences (chimie, algèbre, astronomie, mathématiques et physique), les Arabes ont plusieurs longueurs d'avance. L'islam, qui brasse des nations et des races, incarne la promesse d'un monde nouveau, jeune, ouvert sur la Méditerranée comme sur les profondeurs de l'Asie et de l'Extrême Orient. Tout cela est brisé net par les croisades en Palestine et en Syrie et la Reconquista de l'Espagne et du Portugal, et celle de la Sicile par les Normands]. Mais le terrible XIIIe siècle approche. Là-bas, le fils de Yesouguéi Bahadour, l'Empereur Inflexible, conquiert la Chine avec ses quatre fils – quelles heures ils ont dû vivre ensemble ces cinq hommes ! – et s'apprête à recréer un empire T'ou Kiou comme celui du VIe siècle. Aux yeux de Tchinghiz Khan, le chah de Khorezm et Boukhara, le seldjouk Mohammed, est un simple baron turc islamisé. Mais le chah perd la tête, refuse de se soumettre, ne protège pas la route des caravanes et, en 1220, Tchinghiz Khan ravage Samarcande et Boukhara. C'est le régime de la terreur mongole, le "yassak". Les généraux du khan rattrapent Mohammed expirant sur les bords de la Caspienne et conquièrent tout ce qui est turc jusqu'à la mer Noire. Six siècles d'islam sont anéantis ; Houlagou le Mongol, qui règne sur la Perse, tue en 1258 le dernier calife abbasside. Au XIVe siècle, Timour refait l'unité du Turkestan. À la langue persane, il substitue le turc djagataï (du nom du second fils de Tchinghiz). Il massacre, construit des pyramides avec les crânes de ses victimes, n'épargne que les poètes, les savants et les derviches qu'il groupe à sa cour. Depuis son enfance, il avait les cheveux blancs et n'avait jamais pleuré, dit-on. Il boitait, et pourtant aurait pu assommer le héros Roustam, tant il était fort. Il aimait la vérité par-dessus tout et tuait quiconque lui avait menti. Les Timourides tadjiks sont expulsés par les Ouzbeks au XVIe siècle et, faisant régner la terreur, ces derniers se mettent à la tête du khanat de Khorezm (Khiva). Ils descendaient du fils aîné de Tchinghiz, Djoudji, qui avait régné sur le Kiptchak, et d'Ouzbek Khan, le huitième et célèbre khan de la Horde d'Or. En 1717, l'expédition que Pierre le Grand envoie à la recherche de la route des Indes est massacrée à Khiva. Les émirs de Boukhara, à partir de 1784 et jusqu'à leur fin, sont de la dynastie des Manguites, originaires des montagnes du Tadjikistan. Les Russes, sous le général Perovsk, commencent à s'immiscer au Turkestan en 1839. Tachkent est conquise en 1865. Le général Tchernaief, en 1866, bat 40 000 Boukhariotes avec 3 600 hommes ; Samarcande est prise et l'émir achète la paix 1 875 000 francs. En 1920, c'est la République de Faïsoulla Khodjaief qui, avec l'aide des Rouges, se transforme en 1924 pour former la République socialiste soviétique d'Ouzbékistan. Nouveau mariage de l'Asie avec l'Occident, russe cette fois et non plus macédonien. Qu'en sortira-t-il ?
(Ella Maillard, Ibid.)


Ainsi donc, je suis sur le lieu de l'ancienne Afrossiab, l'ancienne cité qui porte le nom du neuvième et plus célèbre roi de la dynastie perse Pechdadian ! Ces tas de poussière et ces éclats de vaisselles : voici l'œuvre de Gengis Khan.

Quelques minutes plus tard, après avoir traversé miraculeusement un minuscule verger de pommiers, chargés de pommes aigres douces peut-être un peu vertes, où paissaient quelques chèvres, je me retrouve dans un cimetière. Sans doute le cimetière dont parle dans son texte Ella Maillart. Pierres tombales de vieux marbre, tombes abandonnées où ne subsiste qu'un tumulus envahi par les herbes sauvages. Ou bien il s'agit de stèles faites de tôles soudées représentant la croix orthodoxe ou l'étoile rouge ou encore le croissant de l'islam. En face, de l'autre côté de la route, un autre cimetière de facture plus récente. Forêt de stèles disposées dans un grand désordre. Elles portent le portrait du défunt en tenue solennelle, accompagnée d'une légende en russe et parfois de titres militaires ou civils. 


Ouzbékistan, Samarcande, © Louis Gigout, 1999
Entrée de Samarcande par la route de Tachkent. Premier plan à gauche, le vieux cimetière musulman et l'iwan de la nécropole Chah-i-Zinda. À droite la mosquée Khuja Khidr. Au centre, la mosquée Bibi-Khanym.

Je continue par le bazar près de Bibi-Khanym et le Régistan. Avant d'arriver au bazar, je remarque une construction assez curieuse dont le portique asymétrique est séparé du corps principal. La construction est surélevée et presque d'aplomb à la chaussée et le fronton est orné de frises étranges. Il s'agit de la mosquée Khazret Khyr (1850). Arrivé au Régistan, je retrouve le cycliste allemand débarqué ce matin à l'hôtel Zeravchan. Jürgen est en extase devant l'ensemble des médersas. À l'intérieur de l'une d'elles a lieu une répétition de danses populaires ouzbèkes.

Je passe la soirée en compagnie de l'Allemand au café terrasse Oasis situé derrière l'hôtel. Ses exploits cyclistes à travers l'Asie me laissent rempli d'admiration. En voilà un qui n'a peur de rien. Prof de langue dans une boite privée, il se tire quand ça lui dit. Le vélo passe partout. C'est peut-être le meilleur moyen pour voyager. Un cycliste semble tellement vulnérable que personne n'ose y toucher. Il peut s'arrêter quand il le souhaite, où il souhaite, et planter sa tente où bon lui semble à condition d'être patient et diplomate et de faire preuve d'une grande détermination. Bref, nous observons en souriant la petite serveuse russe qui va et vient en courant entre les tables. Elle est surprise par nos desiderata pourtant basiques : salade de tomates et concombres, chachlyks, bière, soda, thé. Il faut appeler à la rescousse une autre serveuse et réitérer des explications embrouillées. Malgré tous nos efforts, la livraison n'est pas conforme.
Beer, pajalsta. Piva. Draft beer. Tchiak tchiak piva. No bottle. Nieto boutilka. Verstehen sie ?
La serveuse galope jusqu'au bar et revient.
Piva niét .
Alors soda. Two Fanta.
Adine Fanta ?
Dva.
La serveuse galope jusqu'au bar et revient en nous présentant fièrement deux bouteilles comme s'il s'agissait d'un Mouton-Rothschild millésimé.
Fresh ? Cold ?
Jürgen prend la température des bouteilles.
You don't have something fresh ?
Je regarde dans mon petit livre de conversation.
Ralodni. Ralodni Fanta.
Niét. Coca-Cola ralodni.
Nous nous regardons. Quelque chose d'autre ? Du café ? Du thé ?
Dva coffees ?
La serveuse galope jusqu'au bar et revient.
Kôfie niét. Chaï.
Ok. Chaï.
Adine ?
No ! Dva. Dva chaï.
Le serveuse... et revient désolée.
Chaï niét.
Bon alors tant pis. Rien du tout puisqu'il n'y a rien.

Cinq minutes plus tard nous voyons revenir la serveuse ravie avec, couchées sur son plateau, deux bouteilles de Sprite glacées.

Dimanche. Je m'étais dit que ce jour serait jour de repos pour mes pieds. Je ne bougerais pas d'ici. Je devais donc me trouver un coin peinard pour lire mon livre d'Ella Maillart. Mais je me retrouve une fois de plus au Régistan où je rencontre quatre jeunes cyclistes. Le vélo est décidément très tendance en Asie centrale. Ceux là commencent un vaste périple qui les conduira à Irkoutsk après avoir relier Islamabad et Kachgar par la Karakoram Highway, incroyable route construite par les Pakistanais et les Chinois dont plusieurs centaines d'entre eux laissèrent leur vie dans les glissements de terrain, les chutes de rochers et les explosions. La route suit la grande chaîne du Karakoram qui marque la frontière sino-pakistanaise au nord de l'Indus supérieur et à l'est du Pamir. Elle compte cinq sommets de plus de 8000 mètres, dont le K2, deuxième sommet du monde avec ses 8611 m., et les plus longs glaciers dont certains peuvent se déplacer de 600 m. en une journée. Je discute avec les quatre aventuriers. Ils sont sponsorisés par Hutchinson et le Figaro-Madame et ont ouvert un site sur le web. Le Figaro-Madame ? Et pourquoi pas la Veillée des Chaumières ? J'espère qu'ils n'ont pas oublié d'emmener leurs téléphones satellites. Je suis quand même sceptique quand ils me disent que, pour plus de sûreté, ils se feront guider par un taxi pour sortir de Samarcande afin de ne pas prendre une mauvaise direction. Je leur parle de Jürgen et les invite à le rencontrer tant qu'il est encore là.

Alors que je m'éloigne, je tombe sur les deux jeunes femmes qui tiennent échoppe dans l'une des cellules de la médersa Tilla-Qari. « Louisss ! » m'interpellent-elles, se souvenant de mon prénom. Regards complices mais échanges limités. Il m'est avis que ces élégantes n'ont pas froid aux yeux. Je fais quelques pas à leurs côtés en murmurant un mot tiré de mon petit livre : « Priatni » (charmante). Elles me répondent qu'elles me trouvent charmant moi aussi. Très bien. Un flic passe en mâchouillant son tabac. Charmant, lui aussi. Elles me proposent de les suivre dans leur échoppe. Rien d'autre à faire ? Non, justement, j'ai un peu de temps. Nous échangeons des propos en petit nègre, mots approximatifs, silences dépités, quelques dessins maladroits sur un carnet. À quoi bon après tout les discours alambiqués, faconde et autres blablas. Elles s'appellent Munira et Yasmina (prénoms changés), ont 23 et 27 ans et respectivement 1 et 2 enfants. Elles m'offrent une pâtisserie orientale en forme de petit croissant saupoudré de sucre et fourré de pâte d'amande et du soda. Je ne suis plus pour elles un touriste ordinaire et elles ne cherchent même plus à me vendre quelque chose. Dans leur boutique de la médersa, elles doivent s'enquiquiner grave et je leur suis un divertissement comme un autre. Yasmina est très belle. Cheveux longs d'un noir brillant ramené en chignon haut, yeux noirs pétillants aux paupières à demi closes, sourcils malicieux, pommettes hautes et saillantes, souriante, les lèvres fines et colorées, le visage joliment galbé. Le cou est parfait. Lignes pures, attaches nerveuses et délicates. Creux qui captent la lumière. Ombres douces. Magie de l'orographie du corps des femmes. Elle est vêtue d'une chemise à dentelle blanche qui offre à son buste un piédestal corinthien. Deux boucles aux oreilles. Toutes deux sont cousines, irano-ouzbèkes, avec un zeste de russe pour Munira. Le visage de cette dernière porte déjà la marque d'un léger fléchissement. Je les quitte non sans leur avoir promis de revenir les voir demain, en fin d'après-midi. Reparlerons-nous de cette histoire de massage ?

Je m'en retourne du côté de Bibi-Khanym et du bazar où je déjeune d'un bol de plov dans la chaïkhana du marché. Je reste longtemps à me laisser gagner par l'atmosphère et l'activité paisible du lieu. Installés sur un tapchane, des vieux boivent lentement leur thé en échangeant parfois une phrase. L'un d'eux sourit en roulant des yeux de mendiant. Deux jeunes hommes sont occupés à hacher la garniture pour le plov du soir. J'admire leur habileté à disposer sur une épaisse planche coincée entre leurs genoux les gros oignons et les carottes, à aiguiser un long couteau sur le cul d'un bol et à hacher menu avec de petits gestes précis les légumes et les condiments, ne relâchant l'effort qu'une fois la tâche terminée. Ils redisposent alors les éminçures pour les débiter plus finement encore. Ils ont fort à faire à en juger par la montagne d'oignons qui les attend. Une femme, à une autre table, épluche une belle quantité de pommes de terre. Les vieux les regardent tranquillement, laissant échapper une nouvelle parole, un nouveau rire, s’humectant les lèvres d'un peu de thé vert. Un fou qui passe, avec une démarche d'albatros, des yeux fuyants, écume aux lèvres, ne trouble en aucune façon leurs immobiles gesticulations. Et puis il y a les innombrables vendeuses de pain ronds. Il faut dire que le pain de Samarcande est célèbre partout dans le monde pour son goût exceptionnel et sa propriété de pouvoir se conserver pendant longtemps sans se rassir. Le vrai pain de Samarcande doit être bon à manger pendant trois ans. Une légende dit que l'émir de Boukhara, malheureux de n'avoir pas un si bon pain dans sa ville, fit venir un boulanger de Samarcande à sa cour. Le boulanger eut beau travailler, il ne réussit pas à cuire des pains aussi délicieux que ceux qu'il préparait à Samarcande. Probablement, il faudrait de la farine de Samarcande. On lui amena de la farine de Samarcande. Probablement, il faudrait de l'eau de Samarcande. On lui amena de l'eau de Samarcande. Probablement, il faudrait un tandyr (four à pain, de l'hindi "tandoor") fait avec la terre de Samarcande. On lui confectionna un four avec de la terre de Samarcande. Rien n'y fit. Le pain produit n'était toujours pas l'égal de celui fait à Samarcande. Peut-être s'agit-il de l'air de Samarcande, suggéra le boulanger aux courtisans. Mais comme on ne pouvait pas transporter l'air, on laissa partir le boulanger. Il était bel et bien impossible de produire ailleurs qu'à Samarcande un pain aussi bon. Et encore aujourd'hui, le meilleur cadeau que vous pouvez faire à quelqu'un qui a goûté une fois dans sa vie au pain de Samarcande, c'est de lui en offrir un.



Ouzbékistan, Samarcande, Marché Siyab, pain de Samarcande, © Louis Gigout, 1999
Marché Siyab. Les fameux pains de Samarcande.

Ouzbékistan, Samarcande, Marché Siyab, © Louis Gigout, 1999

Ouzbékistan, Samarcande, Marché Siyab, © Louis Gigout, 1999

Ouzbékistan, Samarcande, Marché Siyab, © Louis Gigout, 1999

Ouzbékistan, Samarcande, Marché Siyab, © Louis Gigout, 1999

Ouzbékistan, Samarcande, Marché Siyab, © Louis Gigout, 1999

Ouzbékistan, Samarcande, Marché Siyab, © Louis Gigout, 1999
L'inévitable kiosque à газли сув ("gazli suv", eau gazeuse) au sirop.


Lundi, 26 juillet. Fièvre. J'ai l'impression que mon sang bouillonne dans mes veines et que mon corps refuse de se refroidir. Mal de ventre et ballonnements. Ça m'a pris en milieu de journée, après une nouvelle visite au Régistan. La journée avait mal commencé. Je m'étais mis en tête de prendre mon petit-déjeuner à une terrasse plutôt que dans la cave aveugle de l'hôtel. Il faisait beau, autant être dehors. Impossible de trouver le lieu approprié. Après avoir traîné sans enthousiasme rue Ulugh Beg et autour du centre commercial qui se trouve à son extrémité, je me suis résolu à acheter des pâtisseries que j'ai accompagnées faute de mieux d'un soda. De mauvaise humeur, j'ai renoncé à mon rendez-vous avec Mina, n'ai pas daigné rendre visite aux deux cousines Munira et Yasmina et me suis mis en route pour la nécropole Chah-i-Zinda en me fiant à mon sens de l'orientation. Je m'étais fait une idée de l'endroit où l'ensemble de mosquées, de tombes, de mausolées et de médersas devait se trouver. Je me suis donc perdu. Ce qui m'a obligé à marcher pendant plus de deux heures dans des ruelles poussiéreuses sous un soleil de plomb. J'ai pu finalement regagner mon hôtel, épuisé et brûlant. Me suis aussitôt couché et je le suis de nouveau après avoir acheté une grande bouteille d'eau purifiée et un paquet de gâteaux secs dans une échoppe près de l'hôtel. Moi qui voulais partir ce soir à la découverte de la vie nocturne de Samarcande, c'est raté ! Cet accès de fièvre me rappelle cet épouvantable week-end à Bangui, au PK5, au milieu des quartiers Fatima, Mustapha, Malimaka et Miskine. Je me souviens que le marché s'appelait Sâmbo. Que j'y avais déjeuné d'un beignet salé et de vin de palme dans une échoppe tenue par des femmes au bord de la route poussiéreuse. J'étais titubant de fièvre. De grosses gouttes de transpiration me coulaient sur le cou, le ventre, le torse. L'eau me dégoulinait de partout. Mon sang devenu visqueux n'arrivait plus à dissiper la chaleur de mon corps. Cela avait duré deux jours et le lundi matin, il n'en subsistait rien. J'avais faim et j'étais heureux d'être vivant. Là-bas, j'avais dû prendre un sacré coup de soleil, déshydratation sans doute mêlée d'un accès de malaria. Mais ici ? L'eau bue chez Mina ? Mon retour de l'observatoire ? Le repas d'hier soir à l'Oasis et les verres de mauvaise bière éclusés en compagnie de Jürgen ? Nous étions restés là-bas jusque minuit passé, lui se levant ce matin pour prendre la route de Boukhara. Dans cette perspective, le coquet Jürgen était allé se faire couper les cheveux par le barbier de l'hôtel. Un des quatre cyclistes français nous avait rejoints. Il était accompagné d'un Tatar qui s'était lancé dans l'apprentissage du français, de l'anglais et de l'allemand. J'ai longuement discuté avec lui alors que Jürgen et le Français parlaient visas et rustines. J'avais notamment expliqué au Tatar la recette du steak tartare, ce qui l'avait beaucoup amusé. Surtout, ce qu'il ne comprenait pas, c'était le "tartare" au lieu du "tatar".
Pour vous, les Français, nous sommes des barbares, c'est ça ? On se demande vraiment où ils sont, les barbares, quand on voit ce que les Occidentaux ont fait en Serbie. Nous, nous soutenons les Serbes. Nous sommes avec eux cousins de religion et de culture.
Si tu t'aperçois que ton cousin est un criminel, tu le laisses continuer ses crimes ? Les Ouzbeks et les Tadjiks, pour qui sont-ils ?
Pour les Albanais, bien sûr.
C'est quand même ahurissant de voir comment islam et chrétienté ont pu s'ériger en systèmes d'exclusion mutuelle, aboutir à des malentendus et des embrasements qui durent encore aujourd'hui. Alors que l'humanisme occidental doit beaucoup à l'âge d'or arabe.
Truman aussi était un criminel de guerre quand il a ordonné la destruction d'Hiroshima et de Nagasaki.
Et sans doute bien d'autres aussi. Il y a maintenant un Tribunal pour juger les crimes contre l'humanité. Je suis d'accord avec toi pour dire que ce n'est pas aux États-Unis de décider de ce qui est bien ou mal dans le monde en prenant en otage les autres pays de l'OTAN. Ce n'est pas non plus aux Russes ni aux Français ni à n'importe qui d'autre. Dis-moi, ajoutai-je passant du coq à l'âne après un silence, qu'est-ce que tu penses de la récolte du coton ?
Ce n'est pas si difficile. On doit écrire sur un bordereau la quantité journalière et les vérifications ne sont pas très sérieuses. 
– Et les filles ?
Pas touche, Makouch.

J'ai oublié son nom. Il m'avait dit vouloir revenir me voir, avec des amis francophones, et je lui avais dit de passer à l'hôtel où à l'Oasis ce soir. Mais voilà.

Mardi. Difficile de sortir du lit ce matin. Je n'ai pas l'impression d'avoir beaucoup dormi. Je me souviens m'être rendu dans la salle de bain pour m'enfoncer les doigts dans la gorge afin de me faire vomir. Sans résultat. Je me mets finalement en route pour le Régistan.

Comme les autres jours à cette heure, c'est répétition. Ils sont bien deux cents, emmenés avec énergie par le metteur en scène qui s'époumone dans son porte-voix à longueur de journée. Je ne vois Mina nulle part. Son amie Gulya me dit qu'elle n'est pas venue ce matin, contrairement à hier, où elle m'a attendu longtemps. Bon, dis-je à Gulya, fais-lui savoir que je serai là de nouveau demain matin à 9 heures. Je partirai à Boukhara jeudi. Quelques minutes plus tard, je suis dans la nécropole. Il a plu ce matin et un vent léger rend l'atmosphère agréable et parfumé. Il y a peu de visiteurs, exclusivement des gens d'ici, musulmans. Deux jeunes filles s'amusent à descendre "l'escalier du Paradis". Elles comptent les marches en silence, remuant à peine les lèvres. Mais l'histoire dit que c'est en montant qu'il convient de compter. Si l'on se trompe, il faut redescendre et recommencer autant de fois qu'il y a de marches. Sinon, bernique le Paradis. Vêtues de longues robes en soie rouge, des femmes passent d'un pas légèrement traînant. Parfois, elles se tournent vers un mur, touchent une brique poussiéreuse du bout des doigts, les portant ensuite à leur poitrine et répétant ce geste de dévotion plusieurs fois de suite.


Ouzbékistan, Samarcande, nécropole Chah-i-Zinda, © Louis Gigout, 1999
Dans la nécropole Chah-i-Zinda ("le roi vivant", fin XIVe - début XVe siècle) construite sur le site du tombeau de Koussam Ibn Abbas, cousin du prophète.

Ouzbékistan, Samarcande, nécropole Chah-i-Zinda, fragments de mosaïque, © Louis Gigout, 1999
Fragments de mosaïque sur un mur de la nécropole.


Chah Zinda, le Roi vivant et sa rue des tombeaux. Commencé en 1326, c'est le plus ancien monument élevé après la conquête mongole à la mémoire de Koussam, fils d'Abbas, cousin de Mahomet. Des allées touffues d'un parc, on aperçoit les monticules jaunes, désolés, déserts, desséchés d'Afrossiab, immense surface morte couverte de tombes. Et là, pêle-mêle, au flanc de cette solitude, sortent des têtes d'obus d'une dizaine de mausolées, sur les murs desquels étincellent des vestiges d'émail. En bas, au bord de la route, des Ouzbeks barbus sont assis au pied de la porte d'entrée revêtue de carreaux vernis. À l'intérieur, on voit un grand escalier au-dessus duquel s'élève à gauche la mosquée au dôme turquoise de la nourrice de Timour. Arrivé à l'arche blanche qui est au sommet des marches, on s'arrête, étonné... Cinq façades de mosquées en miniature bordent les deux côtés d'une ruelle dallée. L'orgie de couleurs, d'arabesques, de ciselures, d'incrustations, la finesse des mosaïques, le raffinement des contrastes sont indescriptibles. (Personnellement, je suis loin d'être enthousiasmée par les "persanneries", si ce n'est les tapis dont la fantaisie ordonnée, chaude et veloutée m'enchante toujours.). À gauche, les façades d'Emir Zadé, fils de Timour et de sa première femme Tourkan se touchent... Et maintenant, soudain, je comprends ce qu'est un tapis persan : il reproduit la devanture merveilleuse des mosquées, la porte ogivale encadrée, I'arche-iwan immuable comme notre croix elle-même réplique exacte du mihrab, la niche ovale en nid d'abeilles, le sanctuaire devant lequel le moullah s'agenouille toujours, jamais lassé, semble-t-il, de sa sainte gymnastique. L'intérieur de Tourkan-Aka où se trouvent plusieurs pierres tombales est beau ; le plafond-coupole est couvert d'un rayonnement de mosaïques géométriques. En face de Tourkan-Aka reposent l'émir Houssain, une sœur et une fille de Tamerlan. La ruelle fait un coude ; ses murs ont perdu leurs plaques d'émail. Trois mausolées se dressent encore avant un deuxième porche près de deux vieux arbres dont les fragments sont souverains contre les maladies. Puis on pénètre dans une petite cour, merveille incomparable. L'outremer répond à la turquoise, le bleu marine à l'émeraude, le cobalt à la terre de Sienne, le lapis-lazuli à l'ocre ; les couleurs semblent se mirer l'une dans l'autre et, soutenues par les teintes chaudes des briques naturelles, créent un chant qui s'élance vers le bleu du ciel. Les mosquées de Koutlouk et Nouri, femme et fille de Timour, se font face. Au fond, c'est saint Achmed. Les éblouissantes colonnes de Koutlouk en turquoise unie sont profondément sculptées, ce qui est tout à fait particulier au Turkestan. Le moullah, sous la coupole du porche, ouvre les portes de bois incroyablement ouvragée qui mènent par différentes chambres obscures jusqu'à la mosquée du Chah Zinda, le saint Kassim, aussi nommé Koussam. Il avait converti la Sogdiane à l'islamisme au VIe siècle mais fut attaqué par des chrétiens nestoriens. Son armée anéantie, il s'échappa ; un ange lui fit découvrir une grotte où il se réfugia et vit encore. Au moment où son cheval mourait, il jeta son "kamtcha" (cravache) qui poussa et devint les deux arbres près du porche. On dit aussi que, décapité par les païens, il se retira dans un puits avec la tête dans ses mains, attendant le moment de purger la terre des Infidèles. Dans la chambre précédant la tombe se dressent des bountchouks, queues de cheval pendues à une perche entourée de bouts d'étoffe, gage chacun d'un sacrifice offert. La queue est un emblème de force : le cheval avait pu partir et l'homme inébranlable garder la queue dans ses mains ! Le tombeau est dans l'obscurité, inaccessible derrière une grille.
Ella Maillard, Ibid.

Je passe par le parc d'attraction qui se trouve derrière mon hôtel, le long de la rue Mustaquillik. Un flic se tient près d'une des portes, gonflé d'importance, rouge, torse bombé. Je sens qu'il va me faire chier. Je passe devant lui. Gagné, il m'appelle. Me demande mon passeport, (« Pasparte ! »), qu'il examine longuement. Je suis sûr qu'il n'y comprend rien. Les hommes de son âge, flic ou pas, ne pratiquent pas les langes occidentales et ne savent pas lire l'écriture latine. Les passants et commerçants autour de nous regardent la scène avec un air amusé. Ils ne pas sont dupes et les clins d'œil complices qu'ils me lancent montrent qu'ils ne prennent pas au sérieux le gros flic. Celui-ci, prenant une expression de mansuétude autoritaire, me rend mon passeport et me fait signe que je peux disposer. Je le remercie avec emphase, lui prend la main, l'embrasse sans retenue et m'en vais faire un tour de manège. Des manèges qui doivent dater des années cinquante. Ils paraissent fragiles et dérisoires, tiges de métal sommairement assemblées, peintures aux couleurs défraîchies, ils ressemblent à des jouets bons marchés que l'on trouve encore parfois chez les collectionneurs. Mais, comme tout ce qui est simple, ça tient bien le coup et ça ne coûte pas cher. Les mécaniques grinçantes se mettent en mouvement et les loupiotes multicolores s'allument, quand bien même n'y aurait-il qu'un seul tout petit passager dans la nacelle.


Ouzbékistan, Samarcande, parc d'attraction rue Mustaqillik, © Louis Gigout, 1999
Manège dans le parc d'attraction le long de la rue Mustaqillik.

Ouzbékistan, Samarcande, parc d'attraction rue Mustaqillik, © Louis Gigout, 1999

Ouzbékistan, Samarcande, parc d'attraction rue Mustaqillik, © Louis Gigout, 1999

Ouzbékistan, Samarcande, газли сув, © Louis Gigout, 1999
Le vendeur d'eau gazeuse au sirop et son ami.


Je rentre à l'hôtel pour essayer de faire une petite sieste. À cette heure, avec cette chaleur, c'est la meilleure occupation qui soit. En passant à la hauteur d'un kiosque à soda, un type se précipite soudain vers moi et me demande si je suis français. La cinquantaine, corpulent, pattes d'oie au coin des yeux qui remontent bizarrement à la verticale vers la tempe. Son haleine empeste. Il est vêtu de sportwear avec des chaussures de caïd. Il me dit apprendre le français depuis vingt ans pour le seul plaisir. Vingt ans, vraiment ? Sauf votre respect, ça ne transpire pas. C'est curieux cet intérêt que nombre de gens portent ici à la France. Beaucoup considère le français comme une belle langue. Influence soviétique véhiculant l'idée de valeurs révolutionnaires ? Un de ses poteaux glandeurs vient bientôt nous rejoindre. Incisives plaquées or. Je me demande à quelle occupation – où plutôt inoccupation – ils se livrent.
Ma voiture est là, me dit le francophile en me montrant une Lada.
Son ami tourne autour de nous en chancelant.
Mon ami aime bien l'"odevi", me dit-il.
J'ai du mal à saisir.
Odevi. Mon ami, il boit beaucoup.
Il s'énerve de me voir mal le comprendre. Sans doute s'agit-il pour lui de prouver à l'entourage (il y a une dizaine de personnes oisives rassemblées autour de nous) que lui, le caïd, connaît la langue de Voltaire. Et ce n'est pas ce touriste fransouski de passage qui va prouver le contraire.
Eau de vie ! m’exclamé-je. Vodka !
Da. Vodka. Odevi. Quel mot merveilleux, n'est-ce-pas ? Odevi.
Il regarde la petite assemblée d'un air satisfait puis se rapproche de moi et me prend par le revers.
O-de-vi, susurre-t-il.
Oui bon, ça va, j'ai compris.
On peut faire des tours dans les rues avec ma voiture, si tu veux.
Même si vous êtes cuit ?
Cuit ? Je ne comprends pas.
Odevi. Trop bu de vodka. Ivre. Les policiers vont retirer votre permis.
Ça le fait rire.
Me prendre mon permis !... Si un policier m'arrête, je lui donne un peu d'argent et il me laisse passer. Est-ce que tu as un permis ?
Un permis français, oui.
Si tu veux, je peux te vendre un permis ouzbek. Cela ne coûte pas très cher.

De retour au Régistan, lieu fortement magnétique. Il est 19 heures et les répétitions durent encore. Toujours les mêmes scènes et toujours le même Iranien hirsute. Une fille, habillée à l'occidentale, jeans moulants, body moulant, fine, chaussures à talon, boucles blondes frisottées, visage acéré, se la joue metteur en scène-bis. L'Iranien ne regarde même plus le spectacle. Il semble épuisé. Téléphone sur son portable, s'éponge le front, échange un mot avec son assistante. Il est assez étrange de voir cette gamine, genre Barbie, perdue sur le plateau gigantesque entre les trois joyaux de Samarcande, monuments grandioses et magnifiques s'il en est, commander les dizaines de figurants à l'aide de son grand entonnoir.

En remontant la rue de l'Université, je rencontre – il est difficile ici de ne rencontrer personne – deux jeunes étudiants, 18 et 19 ans, – car il y a toujours quelqu'un pour demander d'où tu viens, où tu vas, depuis combien de temps tu es ici et comment est-ce que Samarcande est belle – dont l'un me propose de venir dans sa maison. J'accepte et me retrouve bientôt chez Shurat. À côté de l'entrée, assis par terre, se tient en sentinelle le grand-père, 90 ans, teint cuivré et barbiche pointue grise. Ils sont tadjiks. Père et mère se ressemblent comme frère et sœur. La mère, comme beaucoup de femmes, a les canines en or. Le père, petit bonhomme ordinaire, est vêtu comme l'autre caïd de cet après-midi, sportwear élastique et synthétique. Son attitude réservée, d'une autorité calme, s'allie assez bien avec le sens de l'hospitalité dont les gens d'ici sont familiers et me le rend sympathique. Passé l'entrée, on arrive dans une cour au sol en terre battue. Après m'être déchaussé, j'accède au séjour surélevé de deux marches. La pièce est rectangulaire, le sol en est recouvert de tapis, peu de mobilier, table, chaises, une banquette, télévision et équipement hifi. Je suis invité à rendre place avec le père, Shurat et deux de ses amis. La mère reste à la cuisine. Il y a une sœur non mariée qui ne se montrera pas. Thé, salade de tomates et de concombres, graines de pistaches grillées et salées, tranches de melons et un plat constitué de nouilles, de blé germé et de pommes de terre rôties. Le père sort une bouteille de vodka dont l'étiquette porte le nom "Aroq" (de l'arabe "arak", alcool de raisin). C'est ça l'odeur que je sens parfois, un peu âcre et écœurante, une odeur de moût qui me rappelle les chocolateries de Mexico. Il y a une fabrique de vodka pas loin, me dit Shurat. La discussion porte sur les manières comparées de vivre en France et en Ouzbékistan. Ils ont l'air content de me recevoir chez eux alors que je m'ennuie un peu. Vers 22 heures, Shurat me raccompagne sur la route de mon hôtel et me donne son adresse pour que je lui écrive.

Mercredi. J'ai fait mon sac pour quitter Samarcande mais je veux me rendre à nouveau au Régistan pour revoir Mina. Je me sens très en forme. J'arrive là-bas peu après 9 heures. Les équipes sont déjà en place pour la répétition. Alors que j'hésite sur la direction à prendre, cherchant dans la foule clairsemée la robe rouge de Mina, j'aperçois deux jeunes filles qui se dirigent vers moi. L'une d'elles est vêtue d'un jean moulant, polo blanc à dentelles, grosses lunettes de soleil, énormes et laides baskets à semelles compensées, genre chaussures pour pied-bot. C'est Mina. Quelle étrange métamorphose. Elle me fait penser à ces têtes vides qui ne jurent que par la fripe de marque. Tee-shirt étiqueté faux Versace et idées creuses. Pourtant Mina est pourtant si délicate.

Tu ne me reconnais pas, Louis ? me dit-elle en riant.
Nous restons un long moment à l'intérieur de Tilla-Qari cependant que s'animent les figurants. L'amie de Mina, ouzbèke, est vêtue d'un ensemble zébré très coloré. Une sorte de chasuble légère sur un pantalon bouffant taillé dans le même tissu soyeux.
Ce tissu s'appelle "atlas", me dit Mina. C'est le vêtement des femmes ouzbèkes. Les femmes tadjikes portent plutôt la robe de soie rouge qui s'appelle "pombahr".
Cela t'allait bien, Mina. Je te préférais comme ça.
Mais je me dis qu'elle a acheté cet accoutrement avec l'argent que je lui ai donné et que c'est sans doute un grand plaisir pour elle d'être habillée comme une jeune fille "moderne". Je luis dis que je suis venu lui dire au revoir.
Bon, dit-elle. Allons.
L'ambiance du Régistan l'ennuie. Nous croisons des jeunes gens dont certains visages commencent à m'être familiers. Je ne les reconnais pas mais eux ne me loupent pas.
Hey, Louis, my friend ! How are you ? 



Les chaussures neuves de Mina lui font une démarche étrange, gauche. Nous allons prendre une glace à une terrasse près de l'hôtel Samarcande avant de nous rendre dans celui-ci où je veux poster quelques cartes postales et où Mina souhaite voir quelqu'un susceptible de lui procurer quelques traductions. Nous traînons un peu. Je ne suis pas pressé de partir. J'ai envie de faire un cadeau à Mina. Quand nous parlions de musique, elle m'avait dit ne pas pouvoir en écouter chez elle. J'avise un magasin de hifi. Tout ici, vêtements, électroménager, électronique, bijouterie est de fabrication chinoise et l'usurpation de marque est naturelle. On trouve des chaussures de sport griffées Addidas, des sacs Gucci, des tee-shirts Chanel et des marques de lessive imitant nom, logo, graphisme des marques occidentales. Ainsi ce tube de dentifrice Close Gate. J'achète un lecteur de cassettes et la laisse choisir deux cassettes piratées. Le vendeur me montre la photocopie des étiquettes qu'il glisse à l'intérieur des boîtiers.

Nous nous dirigeons vers mon hôtel. Mina marche en tordant ses pieds vers l'intérieur. Elle fait la grimace. Viens avec moi à Boukhara, lui ai-je proposé plus pour la taquiner que pour l'inviter réellement à me suivre. Elle a bien sûr refusé. Il est hors de question qu'une jeune fille honnête se montre trop souvent en compagnie d'un étranger plus âgé. Nous passons par une épicerie tenue par son oncle pour que je puisse y changer 100 dollars. Hôtel Zeravchan, je récupère mon bagage. Sur le banc devant l'hôtel nous discutons encore, pas pressés de nous dire adieu. À tout hasard, je lui donne mon dresse à Paris avant de sauter dans un taxi. 





Gare routière. Un bus part pour Boukhara à 14 heures 45. Le trajet dure un peu plus de quatre heures. Campagne verte, champs de coton et de mûriers, mauvaise route. Encadré par deux chaînes de montagne, l'horizon s'étale. Tout devient d'une rigoureuse platitude. La végétation se rabougrit, devient blanche, désert caillouteux, désert rouge. Agglomérations aux maisons basses, grises, poussiéreuses. Puis, les arbres à nouveau. Entrée à Boukhara. Taxi. Je cherche la maison qui m'a été recommandée par la secrétaire de l'Alliance française de Samarcande. Une chambre chez l'habitant : Gastinista Suleyman, juste à côté de Lyab-i-Haouz, la place centrale avec sa pièce d'eau et ses platanes. Une jeune femme me conduit au travers des ruelles obscures. Des Suleyman, il semble qu'il y en ait à tous les coins de rues. La jeune femme est tenace. Elle m'entraîne dans sa propre maison et me propose de m'installer chez elle, dans une vaste pièce nue donnant sur cour. J'insiste pour voir la maison de Suleyman. On alors m'amène alors devant une porte de garage fermée sous laquelle filtre un trait de lumière. Personne ne répond quand je frappe avec insistance. Lassé d'attendre, avisant un touriste japonais, je lui demande où il loge. « Mubinjon » me répond-il en m'invitant à le suivre. Une longue ruelle étroite. Une impasse. Au bout de l'impasse, une porte. Nous entrons. C'est une maison de marchand traditionnelle ouzbèke. Son propriétaire, m'explique le Japonais, est un Russe, ancien champion de course à pied. Il y a une cour intérieure sur laquelle donne des portes épaisses en bois clair ciselé de motifs géométriques inspirés de ceux qui ornent le fronton des mosquées et des médersas. Un motif étoilé se décomposant à l'infini. Les ouvertures sont basses et il faut se baisser pour entrer. De courts auvents les surplombent, soutenus par des encorbellements également ouvragés ou de simples piliers de bois. À l'exception des motifs, l'ouvrage me rappelle la forme des temples népalais de Katmandou. Les pièces sont aveugles et spartiates mais agréables. Les décorations en sont raffinées et luxuriantes, motifs peints à la main à même les murs, niches à encadrements lobés, fins matelas posés à même le sol, pas de mobilier. Quatre à cinq pièces de taille variable sont disposées autour de la cour. Le propriétaire occupe un logement situé sur un des côtés. Pour se rendre à la douche et aux toilettes, il faut passer par un garage où se trouve, immobile et immaculée, une limousine soviétique blanche à sellerie de velours rouge et à belles pneumatiques satinées et propres. Un tapchane est installé dans un coin de la cour, garni de tapis et de coussins. Mubinjon est un grand gaillard, efflanqué, le cuir tanné, la soixantaine. Vêtu d'un jean et d'une chemise ample. Il prend son temps. Ne cherche pas à convaincre le client hésitant. « Seat here, me dit-il en désignant le tapchane. Come back five minutes. » Il revient de son pas nonchalant, « What you want ? » demande-t-il alors. Il parle de l'hôtel Boukhara, de l'hôtel Tata, de l'hôtel Goulistan, autant d'endroits où vous pouvez tout aussi bien vous installer. Il parle un anglais simplifié, y mêlant du russe et du tadjik, dessinant des chiffres du bout des doigts dans l'air. Il vous fait comprendre alors que vous devez attendre un peu, s'en va, revient dix minutes plus tard, vous parle de ses clients, ici deux Français, là un Japonais, là deux autres Japonais. Il s'en va. Il revient avec un grand registre, vous montre avec satisfaction les lignes concernant tous les Français qui furent ses clients. Parfois, il ponctue ses déclarations d'un grand éclat de rire sonore.

Jeudi. À 8 heures précises, Mourbindjon en personne frappe aux portes des cellules en répétant « Breakfast ! Breakfast ! » Le petit-déjeuner est servi sur le tapchane. Lait caillé, fruits (excellent raisin, pèches), thé vert à volonté, pain (hélas de Boukhara, pas de Samarcande), miel, œufs durs, œufs brouillés, fromage et petites pâtisseries locales. Deux ouvriers sont déjà au travail pour l'aménagement d'une terrasse.

Je ne me presse pas. Je dispose mes affaires et reste longtemps sur le tapchane qui est décidément un bon endroit pour la rêverie. Plus tard, je flâne dans les ruelles de manière à mémoriser la géographie du quartier. Contrairement à Samarcande, où les mosquées et les médersas historique sont situées en des endroits précis et isolés de la ville et ont un statut de musée qui leur confère importance et gravité, elles sont ici disséminées dans la structure urbaine et s'inscrivent dans le quotidien des habitants. Moins prestigieuse, la ville est belle et agréable à arpenter même s'il fait aussi chaud, plus chaud qu'à Samarcande. Le soir, je me retrouve comme tout le monde à Lyab-i-Haouz où je tombe sur Jürgen, installé à dîner en compagnie de Sylvie et Alain, les deux autres Français installés chez Mubinjon. Lyab-i-Haouz est un bon endroit. Le bassin, ses jets d'eau en ceinture dont les flots convergent en son centre, les grands arbres, les guirlandes lumineuses des deux chaïkhanas avec leurs confortables tapchanes. Nous dînons de chachlyks et de thé. Nous nous racontons nos histoires en prenant notre temps, suçotant un morceau, vidant quelques bouteilles de bière locale à laquelle j'ai fini par m'accoutumer.


Ouzbékistan, Boukhara, Lyab-i-Haouz, © Louis Gigout, 1999
Boukhara. Le bassin de la place Lyab-i-Haouz et ses jets d'eau.

Ouzbékistan, Boukhara, Lyab-i-Haouz, © Louis Gigout, 1999

Ouzbékistan, Boukhara, Lyab-i-Haouz, Nasredinne Hodja, © Louis Gigout, 1999
À côté du bassin, ce gros blageur de Nasredinne Hodja sur son âne.


Vendredi. Je passe ce matin par le marché qui longe le Parc des Samanides, où l'on trouve comme ailleurs fruits, légumes et vêtements, mais aussi des brocantes hallucinantes de clous rouillés et de composants électroniques impossible à identifier. Plus tard, installé dans le parc à une petite table en plastique rouge sous un platane, il s'avère impossible d'être tranquille. Le vendeur de soda qui règne sur les quelques tables branlantes vient s'asseoir à côté de moi pour me questionner en ouzbek. J'ai beau lui répéter « Niè panimayou », il insiste, feuillette mon guide touristique, regarde par dessus mon épaule ce que j'écris sur mon carnet et s'obstine encore à vouloir me parler. Le parc Samani dispose de son coin manèges qui ressemblent à ceux de Samarcande.

Boukhara l'intellectuelle ? Au Xe siècle, l'Empire dont elle était le centre comprenait l'Ouzbékistan et le Tadjikistan actuels, ainsi qu'une grande partie de l'Iran et de l'Afghanistan. Les jeunes hommes qui étudiaient dans les médersas venaient jusque d'Espagne tant était grande sa renommée. Avicenne y écrivit son encyclopédie médicale qui devint un texte essentiel pour la médecine du monde entier et le demeura jusqu'au XIXe siècle. Elle connût alors son âge d'or. Gengis Khan, qui n'était pas un intellectuel, mit le feu à la ville et ordonna le massacre général. Plus tard, Tamerlan, construisant Samarcande, ne s'y intéressa guère. Boukhara devint une ville insalubre baignant dans des eaux pestilentielles. Ce fut le petit-fils de Gengis Khan qui, au XVIe siècle, entreprit la reconstruction, constituant dans le même temps l'Empire cheïbanide.


Ouzbékistan, Boukhara, Minaret Kalyan, © Louis Gigout, 1999
Minaret Kalyan (1127) vu de l'intérieur de la mosquée (1514).

Ouzbékistan, Boukhara, Mosquée Kalyan, © Louis Gigout, 1999
Mosquée Kalyan, intérieur.

Ouzbékistan, Boukhara, médersa Mir-i-Arab, © Louis Gigout, 1999
Intérieur de la médersa Mir-i-Arab (1535).

Ouzbékistan, Boukhara, Iwan mosquée Bolo Haouz, © Louis Gigout, 1999
Iwan de la mosquée Bolo Haouz, en face de l'Ark (1712).
Ouzbékistan, Boukhara, © Louis Gigout, 1999
Inscription en arabe sur une porte séculaire. Les trois alphabets (arabe, cyrillique, latine) sont inscrits dans la culture.

Ouzbékistan, Boukhara, © Louis Gigout, 1999
Étranges éléments décoratifs de l'époque soviétique (XXe).


Le chemin de fer m'emmène à Kagan, gare de Boukhara, à quelque 250 kilomètres de Samarcande. Grâce à un employé qui m'a mise de force en tête de queue, j'ai obtenu une place dans le train normal. J'étais triste de quitter Samarcande dont j'aime la vie animée, fourmillement au milieu duquel je me sentais à l'aise, marché de la farine où il est presque impossible d'avancer, grand bazar couvert au pied de Bibi Khanoum, chaïkhanas innombrables aux tréteaux pittoresquement dressés à l'ombre d'un beau karragatch... Maroussia avait peine à croire à mon départ lorsque je lui disais au revoir devant les grandes écoles du boulevard Vséoboutch. Ma timide voisine est une vieille paysanne russe qui ne quitte pas des yeux le pain que je mange, et je partage avec elle ce que j'ai. Cette ligne transcaspienne allant de Krasnovodsk à Tachkent fut construite en 1882, sans plan quinquennal, « d'une manière presque américaine par la rapidité d'exécution, ce qui confirme le fait que les méthodes et la vie russes ont une analogie frappante avec les coutumes de l'Oncle Sam », remarque Rickmers en 1913. Mais Boukhara est bien loin de l'Amérique et de la Russie. Des ruines et des tombes, c'est ce que je vois en premier. Aux portes de la ville entourée d'une muraille s'étale le champ des morts, s'élève, faudrait-il dire, car les petits tunnels parallèles sont empilés les uns au-dessus des autres. Fameuse Boukhara aux cent cinquante mille habitants, ville des cigognes, tour de la science musulmane, force de l'islam, où les étudiants venus de partout se réunissaient au nombre de vingt mille dans tes cinquante médressés, qu'es-tu devenue ? Il fallait alors quinze ou vingt ans pour être consacré imam, ou chef de mosquée. À côté du Coran, on enseignait la rhétorique, l'art oratoire, la poésie et la logique. Le cours était commencé à la manière du Yémen : levant les yeux, tournant les paumes des mains vers le visage, et la barbe étant caressée en dernier ! (Il y avait 15 médressés à Tachkent, 30 à Kokand et 6 à Samarcande en 1848.) Ses cruels émirs ont préparé sa ruine, écrasant le peuple d'impôts, faisant mettre à mort par plaisir. Au musée, on voit les instruments de supplice dont les bourreaux se servaient. Un donjon était plein d'insectes immondes, punaises qu'on élevait spécialement pour la torture des prisonniers ; quand il n'y avait pas d'hommes à leur donner, on les nourrissait de viande crue. Au centre de la ville aux rues sales et tortueuses, j'habite à la base de tourisme, au premier étage, dans la cour d'une médressé. Au coin de la place, il y a une prise d'eau où, pour quelques kopecks, des Boukhariotes viennent remplir leurs énormes outres luisantes à bretelles. Boukhara, arrosée par les derniers canaux d'irrigation venus du Zéravchane, avait la plus mauvaise eau du Turkestan ; 95 % des habitants souffraient des fièvres. Au moment de la crue, tous les bassins de la ville, les haous, se remplissaient d'eau : c'était le réservoir général autour duquel se déroulait la vie. On venait y puiser l'eau, y faire ses ablutions, on lessivait, lavait les bols à thé... La saleté en était prodigieuse. C'est par l'eau que la plupart des habitants attrapaient l'embryon du ver de Guinée, le richta, ce qui signifie "fil de coton" – lequel vit sous la peau et atteint parfois jusqu'à un mètre de long. Les barbiers en débarrassaient progressivement leurs clients : ils tournaient chaque jour quelques centimètres de l'animal sur une allumette ; il fallait procéder avec prudence, sinon le ver se cassait et tout était à recommencer. Maintenant, le Labihaous, devant ma médressé Dinan Bégui, est à sec, il n'y a plus d'endroit où s'abriter de la poussière suffocante, il n'y a plus de pittoresques réunions sur les gradins humides, mais l'eau est saine – le richta est mort. Par contre, le ravitaillement est devenu si difficile que la chasse au pain est l'événement principal de la journée. J'ai le droit d'aller manger au restaurant de "spécialistes" où la nourriture est bonne, mais trop chère pour mon budget – trois à quatre roubles le repas. Ailleurs, il faut batailler pour obtenir de minuscules portions de soupe et de goulache, simple ramassis d'os en sauce. Alors je cuis chez moi. J'ai une carte de ration qui en principe devrait me permettre d'obtenir quatre cents grammes de pain par jour. Je vais régulièrement à la coopérative où, avec une quarantaine de personnes, j'attends l'arrivée des pains. Si vous n'êtes pas sur place, vous risquez de manquer le moment propice ou d'arriver lorsque tout est vendu. Quand vient mon tour, je dois me disputer avec le vendeur et souvent il ne me donne rien. Les gens attendent, bavardent et plaisantent ; il n'y a pas de récriminations : on sent qu'ils sont devenus totalement philosophes... Chez nous, on entendrait parler de catastrophe, les mines seraient tragiques, accompagnées de mouvements désordonnés... Je vais au soviet de la ville ; j'aimerais visiter la communauté juive de Boukhara, réputée pour la pureté de sa race et de ses traditions. J'aimerais aussi qu'on m'indique un élevage de moutons karakuls, dont on exporte la fourrure. On m'envoie au comité communiste, où il n'y a jamais personne : tout le monde est parti dans les kichlaks [villages], former des brigades de choc pour la récolte du coton, car ce qui prime tout, ce sont les chiffres du Plan à remplir. Je ne peux pas me lasser de voir vivre autour de moi. Il y a des rues où le trafic indigène fourmille. « Pocht ! » [Attention !] crient les âniers et les "arbaketchs", en taillant leur chemin dans la foule où chacun cherche à acheter ou à vendre. Accroupie contre un mur, j'écoute le flux et le reflux de cette humanité mouvante : je suis au centre d'une fourmilière et comprends soudain où va chaque fourmi. Deux fils du désert, reconnaissables à leur teint bronzé, leur pas lent et sûr, examinent un tas de kichmichs, puis goûtent les petits raisins ; ils appellent un troisième camarade qui porte des bottes kazakhs à talons pointus et cambrure Louis XV. Le prix demandé le fait éclater de rire ; ils s'éloignent. Il y a de grands turbans en laine grise, très pratiques pour porter un verre de lampe entre deux torsades et l'isoler ainsi de la bousculade. Sous le rond-point couvert où la foule est la plus dense, tout le monde rit lorsque les bœufs d'un attelage poussent les corps de leurs cornes. Un vendeur de pommes crie sans cesse pour qu'on ne stationne pas devant son étalage. Deux Afghans au turban noir sont tentés par une pièce de satinette jaune vendue par un Russe qui leur dit : « Compte mes mètres, compte seulement, ils y sont. » Un tiers bénévole fait l'interprète. Des femmes vendent un bric-à-brac inqualifiable. Si une faïence chinoise ou un "tekinski" [tapis de Boukhara] apparaît, dans les dix minutes il est acheté par des spécialistes que je retrouve chaque jour faisant leur tournée. Le moindre morceau de tekiner, sombre tapis fait par la tribu des Tékés, vaut cent roubles ; il sert principalement à fabriquer les "kourdjouns", les bissacs dont chaque indigène charge son âne, son cheval ou son chameau. On me dit que leurs dessins géométriques stylisent toujours la yourte au centre du grand pâturage, l'aryk [petit canal d'irrigation] qui le partage, les fleurs et le cheval dans le champ. Ma voisine de chambre porte deux bracelets et un pendentif en vieil argent travaillé qu'elle vient d'acheter, quoiqu'on lui prédise toutes les contagions possibles. À l'embouchure d'un foyer de chaïkhana, des gamins accroupis se chauffent les mains ; au-dessus d'eux, des femmes piaillent en vendant des chemises (l'une d'elles a une étoile d'or dans la narine). Un mendiant passe, prend quelques braises dans son écumoire, fait brûler des feuilles sèches dont il vous offre le parfum. Personne ne sait ce qu'est mon Leica, mais sitôt que je le manie, chacun se précipite et veut l'acheter. L'instinct commerçant est vivace dans cette métropole déchue. Tout le monde grignote quelque chose, amandes, ouriouks ou raisins pris à un marchand en passant. Un camion roule, laissant traîner après lui une rare odeur d'essence ; habituée aux relents poussiéreux d'urine, la narine en reste toute surprise. Mais pour comprendre la vie des fourmis qui m'entourent, il faut faire comme elles : acheter ou vendre. Je me promène mains en avant, offrant une tondeuse mécanique, achetée jadis en prévision d'une longue croisière à voile. J'en demande vingt roubles, prête à descendre jusqu'à dix ; j'ai aussi un couteau et une montre à deux shillings de chez Woolworth. Les requins habituels se jettent sur moi dès que j'entre dans la ruelle où les ferblantiers martèlent, décidés qu'ils sont à ne pas laisser s'échapper une occasion. Un homme à barbe rousse, aux yeux peints, aux ongles rougis, tâte la lame avec dédain... Bonne affaire : je retire trente-cinq roubles du tout et m'achète une pastèque pour quatre roubles. À peine ai-je palpé un pantalon de flanelle brandi par un grand Russe que ce dernier me dit rudement, ainsi qu'ils font tous : « Prends, mais prends-le donc ! » comme s'il était fâché que je sois si bête de laisser passer une occasion pareille pour trente roubles. Parfois je m'arrête brusquement, sur le point de tendre la main à un homme, malgré son turban, tant il me semble que je le connais depuis toujours. C'est sans doute un Tadjik et je le devine du même sang que moi. Devant la chaïkhana, une fille indigène peinte, aux vulgaires dents proéminentes, boit, seule. À ses pieds, les vendeuses de calots sont presque étouffées par la foule lorsqu'une télègue passe. Le boucher braille, assailli au milieu de ses morceaux de chameau écarlates. Nombreux sont ceux qui pourraient dire avec le derviche qui passe orné de sa calebasse : « La pauvreté est ma gloire. » Un marchand de nougat a froid aux mains et les cache sous ses aisselles ; sa narine est pleine d'un jus jaune. Une femme tient les deux côtés de son fichu olivâtre dans sa bouche mouillée. Des vieilles aux paupières blanches, avec des croûtes brunes au coin des lèvres, tendent un bol en bois. La pluie tombe et ravive les couleurs sur les épaules ouatées des khalats usés... Tous, partout, ne sont que des cadavres encore vivants qui luttent plus ou moins fortement... Moi aussi, immobile, à regarder. Tout dépend du plus ou moins. La population est tombée à 40000 habitants : pour une maison debout, il y en a trois qui s'écroulent, car l'habitation meurt avec le chef de famille ; chacun construit sa demeure. Il y a des tombeaux sur les toits : « Un saint a mérité d'être enterré là, de conserver sa place au milieu des vivants, d'échapper au cimetière de la dune, à cette terrible égalité où précipite la mort musulmane et toute mort. Des chiffons et des touffes de cheveux flottent à la fenêtre grillagée. » (Henry de Monfreid.) Partout traîne cette odeur un peu moisie de vieux sable pas aéré ; elle s'accentue dans les grands cimetières où le sentier de lœss rend le pas silencieux. C'est une mer de bosses toutes identiques à travers laquelle je louvoie pour atteindre un bouquet d'arbres flamboyant de toutes les couleurs automnales ; le vent a amassé les feuilles mortes dans la cour d'une mosquée abandonnée, entourée d'un péristyle à colonnes. Je retrouve la même odeur à la mosquée Tchor Minar, aux cellules en ruine, orbites noires et vides. L'entrée passe sous quatre minarets groupés, casqués de turquoise et surmontés chacun par un nid de cigognes. Dans la rue, un ivrogne tombe ; à chaque fois qu'il essaie de se relever, des femmes aux fichus multicolores rient à gorge déployée. Dans un autre cimetière, on démolit les tombes pour dégager le mausolée d'Ismail le Samanide, lentement enlisé. Des alvéoles étagés sort un air froid qui sent la terre pourrie et un peu aussi les vers morts des cocons amoncelés. Les os et les étoffes décomposés gisent parmi les décombres. Le mort n'est pas écrasé par la terre : on construit une voûte au-dessus de lui. Le mausolée d'Ismail, le plus ancien monument au Turkestan il date du Xe siècle , est un petit hémisphère sur un cube de briques incolores dont le relief forme un dessin géométrique. Mais la tombe de Tchétchma Ayoup la source de Job est bien plus curieuse, simple cône de briques saillantes qui s'élève solitaire au-dessus des tombes anonymes. On dit que Job, arrivé ici, se baissa pour boire et que, pendant ce temps, un abri poussa autour de lui. Oui, la mort est partout, dans ces nombreuses médressés abandonnées où les briques vernissées jonchent le sol, dans ces grands bassins aux gradins asséchés, étranges arènes, et dans les patios abandonnés. Mais ce qui survit est émouvant comme nulle part ailleurs. Oh ! ce bouquet étonnant de fraîcheur dans la façade de faïence d'Abdoul Aziz, peut-on l'oublier ? Pureté des lignes, élégance des proportions, joie des couleurs, ce bouquet résume la médressé au beau nom, sa cour ouverte et riante, ses deux salles aux fresques de pourpre et d'or, aux plafonds en stalactites. En face, l'austère Ouloug Bek à la cour resserrée, aux murs élevés, au silence encadré, provoque la méditation. Mystère des proportions classiques, sa haute arche-iwan bordée d'une colonne en torsade éveille en moi la vénération. Construite au XVe siècle, deux cents ans avant la branlante Abdoul Aziz, elle est solide et se passe d'étai. Dans le style grandiose, la mosquée Kalân la grande est imbattable. Du haut des cinquante-deux mètres du minaret de la Mort, dont elle est flanquée et d'où l'émir faisait tomber les condamnés à mort, on voit sa cour immense, sa coupole turquoise au-dessus du sanctuaire et son fronton central devant le petit pavillon aux ablutions. Les jours de fête, un colossal tapis rouge couvrait les dalles. Quel ensemble féerique cela devait composer avec les soies brochées que portaient tous les grands de la terre ! Puisque la Kalân date du XIe siècle, d'ici j'aurais pu voir en 1220 Tchinghiz Khan monter en chaire avec ses cent cinquante mille hommes, il venait de prendre la ville , se proclamer le fléau d'Allah et ordonner aux docteurs de donner à manger à ses chevaux dans les caisses à Coran. Les côtés de la cour sont faits d'une triple arcade voûtée soutenue par d'énormes piliers cubiques ; il y fait sombre et sur mes épaules pèse une lourdeur de cathédrale romane. L'autel, le mihrab, n'est qu'un rectangle de dessins émaillés. La lumière est si belle qu'il lui faut des lignes pures où frapper, elle n'aurait que faire de vitraux et de sculptures. Dehors, sur le vaste terre-plein au pied de Chir Arab, la plus grande école de Boukhara, grouille et rugit l'incessante vente aux enchères. Surélevés, de chaque côté du portique, deux adjudicateurs hurlent les offres : manteaux, tchapans, coussins, machine à coudre, fichus, pièces de soie, couteaux, bottes, tout y passe. La multitude se meut, minuscule au pied de l'immense façade creusée de niches sur deux étages. Vambery, le hardi voyageur déguisé en pèlerin, vint à Boukhara au temps où l'émir mettait à mort tout Européen entré dans la ville. Turban sur la tête, Coran pendu au cou, il a traversé une foule semblable, tandis qu'on lui demandait de distribuer son haleine sainte, et la poudre contre les maladies, ramenée de Médine, de la maison du Prophète. Contraste frappant, la grande place devant l'Ark est solitaire ; au-dessus de leur porte monumentale, les palais de l'émir abritent un technicum pédagogique. Au milieu de la place s'élève la tour métallique du château d'eau. Le haous, encore plein d'eau, est au pied de la mosquée Bala Khan, club des travailleurs : c'est une immense galerie tout en bois sculpté, au toit soutenu par la double rangée de hautes colonnes en bois qui vont s'amincissant, fûts de palmiers parallèles. Ici, c'est la Bible à la main qu'un autre Européen arrive en 1843, le Révérend Joseph Wolff. « Ces pauvres âmes obscures touchaient dévotement le Livre » dit-il. Il venait s'enquérir du sort de deux compatriotes, Stoddart et Conolly, lesquels avaient été agréés par l'émir comme représentants commerciaux. Ils s'étaient rendus coupables de quelque manquement de tact et les intrigues de cour avaient envenimé leur cas jusqu'à le rendre fatal. Aussi la visite de Wolff était-elle risquée. "Sa majesté l'émir Nazir Oullah Bahadour, écrit-il, assis sur le balcon de son palais, nous regardait ; autour de nous, des milliers de personnes. Tous les yeux m'observaient pour voir si je me plierais à l'étiquette. Lorsque le Shekaul (ministre des Affaires étrangères) me toucha l'épaule, je me soumis non seulement trois fois, mais m'inclinais incessamment en disant : « Paix sur le Roi, Salamat Padishah ! » jusqu'à ce que Sa Majesté éclatât de rire et tous les autres autour de nous. Wolff était vêtu de noir et de rouge, car il portait sa robe de clergyman chaque fois qu'il rendait visite à l'émir. Sa Majesté lui demanda la raison de ces couleurs.
Le noir indique que je porte le deuil de mes chers amis, et le rouge que je serais prêt à verser mon sang pour ma foi.
C'était un homme terrible, ce Nazir Oullah : il avait tué cinq frères afin de monter sur le trône. Nazir Oullah était tel un chien affamé de sang parce qu'il avait eu une nourrice kazakh et qu'on appelait les Kazakhs des mangeurs d'hommes, les accusant de se nourrir de cadavres. L'émir remarquait curieusement :
Je peux tuer autant de Persans que je veux, personne ne bouge. À peine ai-je touché à deux Anglais que, de Londres la lointaine, arrive une mission pour s'enquérir.
À ce moment, la ville comptait 180 000 habitants et chaque maison possédait son esclave persan. Tout ce passé est bien mort. En ce moment, c'est le coton seul qui compte, et les moullahs hostiles à l'ouverture des tchédras se font battre par les femmes. Le coton pourra-t-il ressusciter Boukhara, ville déclassée ?
Ella Maillard, Ibid.

Je visite la médersa Abdoullah Khan pour y examiner les soieries. Cette ancienne mosquée a été reconvertie en Magasin national des tissus de soie. On y trouve des spécimens de pièces abondamment colorées, des étoffes brodées dont on tire indifféremment vêtements, couvre-lits et nappes de tables. Des femmes sont installées à coudre. Deux d'entre elles me font une démonstration du travail sur métier en souriant. 


Ouzbékistan, Boukhara, Brodeuse et tisseuse dans la médersa Abdoullah Khan, © Louis Gigout, 1999
Brodeuse et tisseuse dans la médersa Abdoullah Khan.

Ouzbékistan, Boukhara, Brodeuse et tisseuse dans la médersa Abdoullah Khan, © Louis Gigout, 1999

Ouzbékistan, Boukhara, Brodeuse et tisseuse dans la médersa Abdoullah Khan, © Louis Gigout, 1999


Le hammam se trouve non loin de Lyab-i-Haouz, vers la mosquée Magok-i-Attari. On dit que c'est le plus ancien établissement de ce genre en Asie centrale. Cent soums l'entrée, une misère. On me donne une serviette et un drap dont je dois m'enrouler la taille pour me rendre des vestiaires aux salles. Il y a peu de monde. Le jeune homme de l'entrée me guide complaisamment. Il me retient vigoureusement lorsque je pars en aquaplaning sur le sol lisse et mouillé. Nous suivons une sorte de caverne obscure avant d'arriver dans une salle sur laquelle donnent, par de petits portiques en pierre, quatre caves. Au milieu de la pièce, une vaste table en pierre poncée. Il y fait sombre, humide et chaud. Le peu de lumière provient de rares lucarnes par lesquelles s'engouffre la lumière du soleil tamisée par la vapeur épaisse. Une seule cave est en activité. J'y pénètre. C'est l'étuve. La pièce est circulaire, ogivale, murs faits de grosses pierres brutes dans lesquels sont creusées des banquettes. La chaleur intense est dégagée par les murs. Deux gros robinets délivrent eau brûlante et eau glacée. J'ai l'impression d'être enfermé dans une cocotte-minute. Imitant les autres hommes, je me munis d'une bassine que je remplis d'eau pour m'en asperger. Mon corps blanc efflanqué ne passe pas inaperçu aux milieux des hommes présents, replets et charpentés. Un individu s'approche de moi. Il a alors ce geste invraisemblable. Un geste presque naturel, apparemment dénué de toute malice. Il me pince l'extrémité du sexe, prenant entre ses doigts le prépuce. Devant mon sursaut, il dit quelque chose que je ne comprends pas et fait un geste de paix. Salam aleykum, mon frère. Curiosité pour le non circoncis ? Il se détourne, satisfait. Il ne cachait pas de couteau derrière son dos. Je reste là, quelques minutes, vais faire un tour dans les autres caves qui me paraissent soudain glacées, revient, m'assied sur une banquette, m'asperge d'eau. L'homme de l'entrée me propose un massage. Je m'allonge, nu, sur la dalle de la salle centrale. L'homme commence par m'enduire le dos de crème puis se met au travail. Cela va durer une demi-heure au bas mot. Recto, verso, du cuir chevelu aux orteils, tout y passe, vigoureusement. Malaxions musclées en tout endroit malléable que la décence autorise, élongation des doigts et torsion des membres. Mon corps noué, ankylosé, sujet aux crampes et aux lumbagos, souffre. Et finalement, me dis-je, plaqué sur cette dalle de pierre poli par un grand Ouzbek baraqué assis sur moi et me tordant les jambes en arrière, je ne fais que perpétuer un rituel auquel s'est prêté ici avant moi Tamerlan, Gengis Khan, Marco Polo, Alexandre et Shéhérazade ! Je sens l'anormalité de ces points douloureux où se tapissent les tensions, les stress, le fruit des mauvaises passions et des émotions contenues. Que n'y a-t-il pas de tels hammams à Paris ! Je sens que j'en deviendrais vite un habitué. C'est autre chose que nos tristes douches et nos mornes baignoires ! Après le massage, je retourne au sauna pour une dernière série d'ablutions avant de regagner l'air libre, encore en nage et merveilleusement léger.

Chez Mubinjon, j'assiste à un lâcher de colombes. L'ex-champion du monde lance quelques poignées de graines, provoquant un beau remue-ménage d'ailes blanches étincelantes quand le soleil les prend.

Samedi. Jürgen est parti. Il doit être à cette heure en train de pédaler en direction de la mer Caspienne. Il prendra ensuite la route de la Turquie avant de rentrer chez lui à Cologne. Mubinjon est décidément un type bizarre. Hier soir, vers 11 heures, le voilà qui subitement se lève de devant sa télé pour aller s'installer au volant de sa belle auto. Il fait démarrer le moteur, vroum, vroum, allume les phares, les éteint, essaie les essuie-glaces, donne quelques coups d'accélérateur, coupe le moteur et s'en revient devant la télé. Petit coup de nostalgie d'un ancien grand amateur de conduite ? Ce matin, un de ses ouvriers a entrepris de laver l'auto, laquelle n'était pas sale du tout, et de la passer au polish, chromes nickels. Tout ça parce que cet après-midi, môssieur Mubinjon sort la belle auto pour aller au marché faire ses courses. Plus tard, je croise sur ma route une fille de vingt ans qui veut que je la prenne en photo. Elle s'appelle Kholida et écrit son adresse dans mon cahier pour que je la lui fasse parvenir.  


Ouzbékistan, Boukhara, © Louis Gigout, 1999
Kholida et quelques autres.

Ouzbékistan, Boukhara, © Louis Gigout, 1999

Ouzbékistan, Boukhara, © Louis Gigout, 1999

Ouzbékistan, Boukhara, © Louis Gigout, 1999


Le château d'eau métallique de la grande place devant l'Ark évoqué par Ella Maillart a été reconverti en tour panoramique. Il faut payer 200 soums pour emprunter un ascenseur peu fiable accompagné d'un gamin qui n'a pas froid aux yeux. Beau coucher de soleil loin dans le désert. La ville prend des couleurs rose orangé. Il est possible de se faire monter des boissons sur la plate-forme supérieure. Le père de l'enfant attend au pied de la tour en compagnie de quelques compères en sirotant tranquillement ses tasses de thé vert. Il se contente d'encaisser le prix des visites. Il me parle de "Parij" et de son "minarette" Eiffel.


Ouzbékistan, Boukhara, château d'eau en face de l'Ark, © Louis Gigout, 1999
Le château d'eau en face de l'Ark.

Ouzbékistan, Boukhara, Ark, © Louis Gigout, 1999
Vue de Boukhara à partir de la plate forme supérieure du chateau d'eau. Au premier plan, l'Ark (VII et XVIe siècle), au centre, le minaret Kalyan.

Ouzbékistan, Boukhara, © Louis Gigout, 1999
Vue de Boukhara à partir de la plate forme supérieure du chateau d'eau. Rue Afrossiab.

Ouzbékistan, Boukhara, Kaylan, © Louis Gigout, 1999
Vue de Boukhara à partir de l'Ark. De gauche à droite : minaret Kalyan, médersa Mir-i-Arab.

Ouzbékistan, Boukhara, Kaylan, © Louis Gigout, 1999
Derrière le bras de la grue : partie arrière de la mosquée Kalyan.


J'assiste à un spectacle de danse donné pour un groupe de touristes allemands âgés dans la cour de la médersa Gaoukouchan. Deux groupes de danseuses se partagent l'espace alors que les musiciens et un chanteur interprètent musiques et chants traditionnels. Si l'un des deux groupes exécute effectivement des danses élégantes et raffinées, l'autre groupe fait plutôt dans le défilé de mode. Dans le groupe des danseuses une jeune femme, petite, la peau plus foncée que les autres, sourire plaquée or, fait plaisir à voir tant son propre plaisir de danser est visible alors que ses compagnes offrent des expressions convenues, sourires figés, gestes mécaniques. Il y a de quoi. Pour une poignée de soums, danser du folklore pareillement attifé afin d'offrir un spectacle d'un exotisme convenu à des touristes repus et blasés ne doit pas être très excitant. Quelle arrogance ! me souffle mon ange gardien. Que tu n'aimes pas les touristes (on dirait qu'ils te volent ton air), soit, mais les filles font bien leur boulot et le "folklore" dont tu parles, c'est l'art millénaire qui réjouissait déjà Omar Khayyam. Ouais.


Ouzbékistan, Boukhara, médersa Gaoukouchan, danses, © Louis Gigout, 1999
Danseuses devant la médersa Gaoukouchan.

Ouzbékistan, Boukhara, médersa Gaoukouchan, danses, © Louis Gigout, 1999

Ouzbékistan, Boukhara, médersa Gaoukouchan, danses, © Louis Gigout, 1999

Ouzbékistan, Boukhara, médersa Gaoukouchan, danses, © Louis Gigout, 1999

Ouzbékistan, Boukhara, médersa Gaoukouchan, danses, © Louis Gigout, 1999

Ouzbékistan, Boukhara, médersa Gaoukouchan, danses, © Louis Gigout, 1999

Ouzbékistan, Boukhara, médersa Gaoukouchan, danses, © Louis Gigout, 1999

Ouzbékistan, Boukhara, médersa Gaoukouchan, danses, © Louis Gigout, 1999

Ouzbékistan, Boukhara, médersa Gaoukouchan, mode, atlas, soie ikatée, © Louis Gigout, 1999
Présentation de robes en soie ikatée "atlas".

Ouzbékistan, Boukhara, médersa Gaoukouchan, mode, atlas, soie ikatée, © Louis Gigout, 1999

Ouzbékistan, Boukhara, médersa Gaoukouchan, mode, atlas, soie ikatée, © Louis Gigout, 1999


Dimanche, 1er août. Le serveur de la terrasse d'un des deux cafés de Lyab-i-Haouz est un type bien. Hier soir, alors que je dînais en compagnie des deux Français et d'un jeune Néo-zélandais qui n'en veut pas trop aux Français pour la navrante histoire du Rainbow-Warrior et la sinistre arrogance de Charles Hernu (les Australiens n'en sont pas encore revenus qui balancent des pavés sur les voitures immatriculées en France), il est venu à la fin du repas nous offrir de belles tranches de pastèque. « It is for you », disait-il tout heureux d'avoir quelque chose à nous offrir.

La population n'est pas ici la même qu'à Tachkent ou à Samarcande. Il y a nettement moins de Russes. Un mode de vie plus traditionnel emprunt d'un islam peu exigeant. Hier soir, un petit groupe de Russes, visiblement ivres, étaient à la terrasse de Lyab-i-Haouz. Ils dansaient près du tapchane où nous étions installés. Un groupe de femmes s'est formé à l'écart pour les observer en se moquant des pantomimes quasi pornographiques des filles russes, minijupe rasante et chemisier moulant à décolleté plongeant sur forte poitrine. Il n'y avait aucune animosité dans le regard des femmes ouzbèkes. Au contraire, elles applaudissaient les danseurs. Étaient-elle tentées d'en faire autant, elles pour qui il est impensable qu'elles se montrent en public dans de tels accoutrements ? Ce n'est pas si sûr.

J'ai rendez-vous avec Erkina (prénom changé). C'est la fille que j'ai rencontrée le soir de mon arrivée. Elle veut me faire visiter un site à l'extérieur de la ville : Sitorai Mohi Xosa, le palais d'été du dernier émir de Boukhara. Alors que je l'attends à côté du bassin de Lyab-i-Haouz, je la vois arriver accompagnée de deux hommes. Elle a revêtu ses habits du dimanche et porte une longue robe blanche. Sa robe de future mariée ? Ne m'avait-t-elle pas dit qu'elle devait se marier le 25 août prochain ? A-t-elle oublié aujourd'hui notre rendez-vous ? Elle se fait prendre en photo au bras de l'un des deux hommes, puis, m'apercevant, me fait comprendre d'un clin d'œil que je dois l'attendre. Ils s'éloignent. Cinq minutes plus tard, elle revient et s'avance résolument vers moi. Elle porte encore sa robe blanche. Les deux hommes étaient son futur mari et son frère. « Comment le trouves-tu ? » me demande-t-elle. Nous prenons un taxi. Arrivés au palais, elle m'entraîne à l'intérieur. Ce palais qui fut construit au 19e siècle et agrandi en 1918 est kitschissime, un simulacre des anciens palais boukhariotes et de leurs majestueuses arches couvertes de céramiques. Une "salle blanche", réservée aux invités d'honneur, fut décorée par le maître stucateur Oustor Chirin Mouradov, remercié par une mutilation des mains, selon l'ordre du khan, pour qu'il ne fût plus en mesure de réaliser un décor similaire. Une grand classique des turco-mongols. Voir Shah Jahan et l'architecte du Taj Mahal. Salle de banquet à éclairage rouge et vitres teintées de bleu, collection de poignards, un miroir qui renvoie quarante reflets, chaïkhana aux multiples fenêtres. Un chemin pavé conduit de la cour des hommes à celle des femmes. On dit qu'il existe aussi un souterrain secret que l'émir utilisait pour aller admirer ces dames dans leurs ébats. Le harem comptait 400 femmes recluses qui, l'émir voyeur étant sénile, s'ennuyaient ferme. Il fut dissout en 1920 par "divorce collectif" prononcé par un membre du bureau local du Komintern qui autorisa les vaillants petits soldats de l'Armée rouge à faire leur choix.





Dans le taxi du retour, je sens Erkina mélancolique. Comme nous crevons et que le chauffeur est occupé à changer la roue, elle se rapproche de moi et pose sa tête sur mon épaule. Je la prends dans mes bras. Elle veut ensuite que nous nous rendions chez son amie, une juive qui s'occupe de la synagogue. Quand nous arrivons là-bas, l'amie juive n'y est pas. Je visite la synagogue qui ne présente pas grand intérêt.

Chez Murbinjon, la rotation des clients est de l'ordre de trois jours. De nouveaux Japonais sont apparus. Pas très conviviaux, juste polis, ils se contentent de répondre quand on leur parle. De nouveaux Français ont succédé au couple parti pour Samarcande ce matin. Comme je l'étais la première nuit avant de pouvoir disposer d'une des belles chambre donnant sur la cour, le Néo-zélandais est installé dans la chambre probatoire, ainsi ai-je baptisé cette pièce que Murbinjon attribue, selon une de ses lubies, aux nouveaux venus avant qu'ils n’accèdent au statut d'hôte. Cette pièce se trouve au dessus du garage. Il n'y a pas de porte. Aussi, quand Murbinjon se livre à ses essais de moteur au volant de son automobile, profite-t-on des bienfaits des gaz d'échappement. Un coq cyclothymique habite juste à côté. Non seulement il chante comme tous les coqs normaux dès le premier rayon de soleil mais, insomniaque, il lui arrive de chanter aussi en pleine nuit. Ce qui réveille un chien, lequel se croit alors obliger d'y aller à son tour dans l'aboiement intempestif.



Ouzbékistan, Boukhara, © Louis Gigout, 1999
La ville ancienne et ses bons vieux tuyaux.

Ouzbékistan, Boukhara, tuyaux, © Louis Gigout, 1999
Un autre, pour le plaisir.

Ouzbékistan, Boukhara, © Louis Gigout, 1999
Où l'on aperçoit le sommet du minaret Kalyan.

Ouzbékistan, Boukhara, marché, © Louis Gigout, 1999
Au marché (qui longe le Parc des Samanides).

Ouzbékistan, Boukhara, marché, © Louis Gigout, 1999

Ouzbékistan, Boukhara, marché, © Louis Gigout, 1999


Le bassin de Lyab-i-Haouz est une chose charmante. Les jets d'eau fonctionnent de manière sporadique, s'arrêtant subitement en provocant les protestations de deux oies qui habitent là en permanence avant que s'installe un curieux silence. Quand ils se remettent à fonctionner, la petite chanson crépitant de l'eau recommence, nous obligeant de parler un ton au dessus la normale. Un orchestre joue de la musique ouzbèke dans la chaïkhana voisine. J'y dîne ce soir en compagnie d'Hippolyte, un des nouveaux Français de Murbinjon, et de deux Québécois qui étudient le russe à Moscou. Installés sur un tapchane comme des pachas, nous buvons du thé ou de la bière en discutant pendant des heures. Les deux Québécois sont déguisés en Russes, pour passer inaperçus disent-ils, faire de l'immersion. Ils portent donc des pantalons de jogging à bandes verticales et des blousons coupés dans le même tissu synthétique. Ils ont acheté ça sur un marché de Moscou pour quelques dollars. Hippolyte, étudiant en Histoire, entreprend d'exposer aux Québécois pourquoi Montmartre est le lieu le plus hideux de Paris. Il raconte l'écrasement de la Commune, la Bute rouge rasée pour y élever cette basilique symbole de la victoire de l'ordre et de la religion sur le peuple dans son mouvement vers la justice et la liberté.


Ouzbékistan, Boukhara, place Lyab-i-Haouz, © Louis Gigout, 1999
Le musicien et les oies de la chaïkhana de la place Lyab-i-Haouz.


Lundi. Je fais mon bagage pour partir. Je veux me rendre dans la région de Ferghana dont l'ami Guillaume m'avait parlé avant mon départ. J'ai envie de sortir des villes étouffantes et de faire une escapade dans la montagne. Pour m'y rendre, il y a bien une route et une ligne de chemin de fer directes mais elles passent par le Tadjikistan et personne ne veut plus passer par là à cause de la guerre qui s'y déroulait encore il y a peu. Au départ, la situation était la même qu'en Ouzbékistan. Un pouvoir autocratique issu de l'Union soviétique et une opposition balbutiante, un peu d'islamisme et beaucoup de mafia. La différence, c'est que l'Ouzbékistan est riche, avec pétrole, mines d'or et agriculture prospère. Le Tadjikistan est pauvre et montagnard. Après la dislocation de l'URSS, les batailles politiques firent rage. Face aux anciens communistes qui tentaient de garder le pouvoir, une opposition se disant "islamo-démocratique" se structurait tant bien que mal, tenant des meetings monstres de plusieurs semaines. On appelait à la désobéissance civile pour balayer les communistes de la scène politique. Le communiste Nabiyev gagna les élections de 1991 et entreprit d'écraser l'opposition. Celle-ci ne vit plus alors d'autre solution que de s'engager dans la lutte armée. Les troubles dureront jusqu'en 1997, dégénérant par intermittence en guerre civile. Rahmon succéda à Nabiyev et l'Ouzbékistan, conforté dans cette attitude par Moscou, ne se gêna pas pour intervenir militairement pour aider le pouvoir en place. Le président ouzbek Karimov craignait la contagion. Les Américains, misant sur une Asie centrale turcophone stable destinée à servir de rempart face au monde iranophone considéré comme dangereusement intégriste, avaient déjà choisi leur camp : celui des communistes. Les milieux du crime se sont construits sur cette guerre, rejoignant la puissante mafia afghane. Un nouveau marché s'est rapidement développé qui permettait des marges bénéficiaires de l'ordre de 1000%. D'Asie centrale, le gros des stupéfiants passe en Europe occidentale et aux États-Unis via Moscou et Varsovie.

Je dois revenir sur mes pas, ce que je n'aime guère, et repasser par Samarcande et Tachkent. Comme j'avais envisagé de revenir à Samarcande à la fin de mon voyage pour saluer une dernière fois le Régistan avant mon départ, cela revenait à faire de mon itinéraire ouzbek une belle palilalie spatiale : Tachkent - Samarcande - Boukhara - Samarcande - Tachkent - Ferghana - Tachkent - Samarcande - Tachkent. Alors que j'en suis là de mes réflexions, Hippolyte vient m'annoncer que quelqu'un me demande. C'est Erkina. Elle veut que nous retournions chez son amie juive. Je lui annonce mon départ mais elle insiste pour qu'au moins je passe chez elle afin que nous prenions le thé. Je finis mes bagages et fais mes adieux à Murbinjon qui regarde de travers la fille en laquelle il doit voir une prédatrice de parts de marché. C'est une grande maison pourvue d'une vaste cour intérieure entourée de pièces réparties sur deux niveaux. Nous prenons place sur un tapchane. Erkina prépare et sert le thé. Un homme se tient non loin de nous, silencieux et indifférent. Son oncle, m'informe Erkina. Elle m'invite à la suivre dans une des ailes de la maison, à l'étage, où se trouvent deux pièces en enfilade et au sol recouvert de tapis. C'est là qu'elle-même habite. Après avoir fait le tour de la pièce, nous nous retrouvons en face l'un de l'autre. Elle ne résiste pas quand je la prends dans mes bras. Nous échangeons un long baiser. Au moment de redescendre, je m'aperçois qu'il y a maintenant trois hommes sur le tapchane. Erkina me prévient : « My husband ! » Elle n'a pas dit « Sky ! » Nous les rejoignons. Le futur mari de Erkina est petit, l'air souffreteux, quelque chose de torve, de malsain et de moite. Pas vraiment le look Adonis. Mais il arbore sur le devant une magnifique rangée de dents en or. Le frère ne vaut guère mieux, me réclame un dollar que je lui refuse, me propose de la vodka que je refuse pareillement. En revanche, je glisse à Erkina un billet de dix dollars pour lui permettre de narguer son frère. Le mari parti, Erkina et lui m'accompagnent sur la place derrière Lyab-i-Haouz pour que j'y prenne un taxi. Au moment des adieux, je m'apprête à faire la bise à Erkina. Grossière erreur. Elle s'esquive et s'enfuit. On ne fait pas la bise en public, à Boukhara, à une jeune femme qui se marie dans quelques jours.

Gare des bus, à la recherche d'un "marchroutnoïe" comme on appelle ici les minibus taxis, plus rapides et plus confortables que les grands bus de ligne. Mais il ne semble pas y en avoir ou alors ils ne sont pas prêts de partir avant longtemps. Je prends donc le bus régulier pour Samarcande en me disant que je trouverai bien là-bas une correspondance appropriée. Le bus est pourri et le voyage plus long qu'à l'aller. À 50 kilomètres de Samarcande, nous nous arrêtons en rase campagne à proximité d'une pompe d'irrigation. L'engin remonte une eau jaune d'un canal à l'aide d'un énorme tuyau – un de ces bons vieux tuyaux soviétiques ! – et d'une pompe puissante directement branchée sur la ligne haute tension qui passe par là. Il fait très chaud. Il me semblait bien que le moteur cognait bizarrement et que ça commençait à sentir l'huile de vidange. Le chauffeur et son coéquipier entreprennent d'asperger le moteur à grands coups de seaux d'une eau qui bouillonne aussitôt en chuintant. Le moteur perd de l'huile. Tentative de calfeutrage à l'aide de procédés évasifs, coups de marteau et torsions à l'aide d'un levier de la tôle du carter. Après une demi-heure de ce manège, nous repartons. Nous arrivons à Samarcande vers 18 heures, trop tard pour prendre une correspondance pour Tachkent. Je me réinstalle au Zeravchan et décide de corriger mon programme : je ne revendrai pas à Samarcande à l'issue de mon périple dans le Ferghana. Je vais faire un tour du côté du Régistan, faisant semblant de découvrir la ville, et j'y prends beaucoup de plaisir. Dans une chaïkhana arrangée en salle de banquet protégée des regards extérieurs par des palissades de tapis, une noce nombreuse festoie. À une extrémité de l'espace est aménagée une estrade sur laquelle se tiennent les mariés et leurs proches. Le buffet est somptueusement garni. Un orchestre joue alors que deux vidéastes filment en continu. La mariée a l'air soucieuse, un peu coincée, effarouchée par ce grand déploiement dont elle se trouve être le centre. J'apprendrai plus tard qu'il est de tradition, ici, que les mariés n'expriment aucune joie lors de la cérémonie. Voire même, il est de bon ton de tirer la gueule. Il y a de quoi car les mariages sont, sauf exception, arrangés par les parents avec l'aide de marieuses professionnelles et l'agrément des aksakals (ou "barbes blanches", vénérables vieillards garants de la tradition).

Mis en appétit, je me dépêche d'aller copieusement dîner à l'Oasis de bortsch, de chachlyks et d'une salade, le tout arrosé de trois grandes bières ouzbèkes. Quel plaisir de retrouver ses bonnes vieilles habitudes ainsi que la jeune serveuse tadjike. J'essaye de le lui dire que je la trouve ravissante mais elle fait celle qui ne comprend pas.

Mardi. Je vais faire un tour à la gare histoire de voir s'il y a un train pour Kokand. Style monumental soviétique. Immense salle à coupole et lustre en verroterie, marbre. Je peine à trouver quelqu'un qui parle anglais et suis incapable d'obtenir le renseignement souhaité. Je n'insiste pas. Je prends des photos au marché qui se trouve à proximité et traverse un quartier d'immeubles collectifs. Il s'agit d'une suite de barres, pas plus de quatre étages, grillage aux fenêtres du rez-de-chaussée, identiques à ceux de Tachkent. Le large passage entre les barres est planté de grands arbres et de massifs qui donnent de la fraîcheur et atténue la lumière. Il y a des tables de jeu, des bancs publics et des points d'eau potable. Des enfants jouent à se construire des cabanes. Je vais voir Yasmina et Munira dans leur échoppe du Régistan. À peine ai-je franchi l'iwan central flanqué de ses deux étages d'arcades de la médersa Tilla-Qari que les deux jeunes femmes m'apercevant se précipitent à ma rencontre en me faisant de grands signes de bienvenue. Embrassades comme si nous étions de vieux amis. Nous nous rendons dans leur échoppe et Yasmina entreprend de me faire un massage. Sage. Nous parlons peu. Quelques mots trouvés dans mon dictionnaire. Cela n'empêche pas l'amitié et une complicité affectueuse. Munira ne sait d'anglais que quelques phrases type du genre « Please, come to see my shop. » ou encore « It is twenty dollars, a very good price. » Quant à Yasmina, plus jeune et novice dans la place, rien du tout. Je demande :
Your things here (je désigne les articles qu'elles vendent),  well well, but I need something more exotic, hum, Kalachnikov, afghan stuff, you know. 
Elles se regardent, se demandant si c'est du lard ou du cochon.
Bandite, Louis ?
Gangster, Louis ?

Une femme à peine plus âgée entre dans la pièce. Munira me la présente comme leur "boss", la propriétaire de la boutique ou quelque chose comme ça. Elle tient elle-même une autre échoppe dans la même médersa. Elle me propose de m'emmener visiter une mosquée qui se trouve dans le sud de Samarcande. Khodja Nisbatdor. Elle possède une petite Daewoo. Drôle d'idée. Je préfère rester avec mes deux amies. Mais Munira et la boss doivent se rendre chez le dentiste. Elles se retirent, me laissant seul avec Yasmina. Nous peinons à communiquer. Je la regarde. Elle pourrait tout aussi bien être une princesse de l'ancienne Égypte. Ou la fabuleuse Antinéa de Pierre Benoît qui régnait sur un royaume caché dans les montagnes du Hoggar. Les regards d'hétaïre que Yasmina pose sur moi bousculent mon imagination. En m'aidant de dessins, je lui propose de l'enlever et de l'épouser. Elle se contente de me sourire tendrement. Déjà mariée, répète-t-elle. « Mouj ». Le temps passe dans une sorte de trouble curieux et sympathique.

Soudain, Yasmina me demande si je veux bien me cacher un moment. Me cacher ? Pourquoi ? Où ? Elle me montre un endroit vide sous un présentoir au fond de la pièce. Je commence à trouver à la situation un aspect cocasse plutôt plaisant. Être ainsi caché, dans la minuscule échoppe de deux jeunes femmes d'Asie centrale, au cœur du Régistan de Samarcande. Je comprends à ses explications qu'elle doit se montrer à la porte de l'échoppe pour rameuter le chaland sinon les autres vont se demander ce que nous bricolons si longtemps dans ce sombre réduit. Et si jamais un visiteur se présentait, il valait mieux que l'on ne m'y vît pas. Soit. Tout juste cocasse et pas très palpitant. Yasmina me fait une couche d'un ancien vêtement ouzbek bien épais, éteint la lumière et me plante là. Je m'installe et somnole dans le noir. N'est-ce pas le fantôme de Tamerlan qui se dessine sur les immenses tapis suspendus et qui agite un voile de soie ? Cette histoire, être caché de cette manière, c'est rigolo cinq minutes. Pas plus. Munira ne revenant pas, je vais trouver Yasmina pour lui dire que je m'en vais. Embrassades affectueuses. Yasmina me fait comprendre de ne rien dire de ma visite.

Retour à l'hôtel. À 8 heures, alors que je suis dans ma chambre, la femme d'étage vient me prévenir que l'on me demande. C'est Munira venue me proposer des petits souvenirs de l'Union soviétique : rubans et décorations militaires, médailles, étoiles rouges, épaulettes. Une pacotille qui ne m'intéresse pas. Nous rejoignons Yasmina qui nous attend à l'extérieur et je les invite à dîner à l'Oasis voisin. Elles acceptent mais n'ont pas beaucoup de temps et doivent être prudentes. Si les moujs venaient à le savoir, ils en prendraient ombrage et elles se feraient corrigées à leur retour. Munira fait des gestes de boxeur vers Yasmina. Elles ne veulent pas que je demande au garçon de traduire nos paroles, craignent que l'on parle d'elles en ville. Les moujs. Ils commencent à me courir grave, ceux-là. Alors que nous quittons le restaurant, Yasmina me dit (je ne sais plus comment, mais je suis sûr qu'elle l'a dit !) qu'elle m'apprécie beaucoup et qu'elle aurait volontiers passer la nuit avec moi. Elle ose me dire ça, comme ça, avec un tendre sourire, alors qu'elle va me planter là ! Je les raccompagne au taxi bras dessous bras dessus. Elles insistent pour que je revienne les voir à nouveau demain. Parties, je vais me boire deux grandes bières dans une disco et regarder les Russes gesticuler sur la piste de danse.

Mercredi. Je n'arrive pas à me décider de partir. Je viens de passer par l'hôtel Samarcande, histoire de voir s'il n'y avait pas un vol direct pour Ferghana. Nikakoy samaliot. D'un autre côté, je me dis que j'assisterais bien à un lever de soleil sur le Régistan, que je ne suis pas resté suffisamment longtemps à Samarcande, que je suis trop à courir à droite et à gauche, souvent inutilement. Munira et Yasmina. Yasmina et Munira. Bah. Alors je reste. Je partirai demain matin de bonne heure. Je retourne à mon hôtel où j'ai une discussion laborieuse pour essayer de me faire comprendre par la réceptionniste (« Only one day today ») et lui expliquer j'ai déjà payé les jours précédents, même si j'ai perdu le coupon d'enregistrement. C'est pourtant pas difficile. Après avoir fais un tour sur la grande roue dans le parc, je vais m'asseoir sur un banc pour y lire le Peuples d'Asie centrale des frères Choukourov (Syros, 1994). Très vite, quelqu'un vient s'asseoir à côté de moi et tente d'engager la conversation. Suivi d'un autre. D'un autre encore. Le dernier à se présenter est tatar, 22 ans, pratique le karaté et a l'ambition de devenir flic comme son papa. Il trouve les filles russes bien plus jolies que les ouzbèkes et les tadjikes. Il est un peu lourd, cheveux courts et raides et me parle en russe en y mélangeant quelques mots d'anglais et d'allemand. L'air a ce matin un parfum de maïs bouilli.

Allons donc voir du côté du Régistan, histoire d'apporter un peu de réconfort à mes deux amies qui passent toutes leurs journées dans leur minuscule et sombre échoppe sans fenêtre. Nous nous embrassons gentiment avec de grandes effusions et des caresses charmantes. Comment nous en sommes venus à parler de "french kiss", je ne saurais dire. Elles sont juste curieuses. Munira me fait remarquer que le baiser donné à l'une est dû à l'autre. Je m'exécute, l'une et l'autre s'esquivant à tour de rôle pour faire le guet et n'être pas importune. La question sexe vient sur le tapis. Munira me demande combien je donnerais pour faire l'amour avec Yasmina. Je réponds que la question ne se pose pas, Yasmina n'étant pas une prostituée. Celle-ci me coule alors un regard liquide. À quel jeu jouent-elles ? Il est vrai que leur commerce officiel ne doit pas leur procurer bezef dollars. Les rares touristes à s'aventurer ici prennent des mines renfrognées en regardant les marchandises exposées et discutaillent pour faire baisser le prix du moindre bibelot alors qu'ils sont prêts à dépenser mille francs pour acheter en France des baskets made in China. (J'ai eu la même attitude un jour à Marrakech à ma grande honte rétrospective.) Un petit peu d'argent de poche vite gagné ne serait pas un luxe. J'ai du mal à les imaginer dans ce trip. Elles sont espiègles, c'est sûr, et sans doute sexuellement frustrées. Yasmina me faisait comprendre en m'embrassant que son cœur s'affolait et Munira faisait preuve d'un enthousiasme inattendu. Ces femmes s'ennuient. Je ne suis pas un Apollon mais je suis un fransouski et ça aide bien. On peut dire ce qu'on veut, la langue que je parle est celle l'amour. Alors que je m'apprête à leur faire mes adieux, elles me taquinent pour que je revienne les voir. Munira me promet de mettre à ma disposition l'appartement de sa mère qui est vacant. 


Ouzbékistan, Samarcande, médersa Tilla-Qari, porte sculptée, © Louis Gigout, 1999
Porte d'une cellule-échoppe dans Tilla-Qari.


Après les avoir quittées, je demeure quelque temps dans la fraîcheur d'un courant d'air, assis devant la façade de la médersa Ulugh Beg. Je regarde évoluer une équipe de très jeunes danseuses sur la scène centrale. Une Anglaise déjà rencontrée le dernier jour à Boukhara en même temps qu'Hippolyte vient à passer par là. Elle attend ce dernier avec qui elle a rendez-vous. J'avais vu les regards de cette fille peu gracieuse et chiffe molle envers un jeune homme qui exprimait au contraire la volonté et la noblesse d'âme. « Le voilà ! » s'exclame-t-elle en désignant le garçon s'avançant dans la lumière du soleil couchant vers l'entrée de la médersa Chir Dor dont nous sommes séparés par le terre-plein central. C'est alors que je vois s'approcher, s'avisant de ma présence et s'empressant de venir me retrouver, Yasmina et Munira. Elles ont fermé boutique et sont accompagnées par leur boss qui les ramène à la maison en voiture. Elles me proposent de me déposer. L'Anglaise regarde la scène avec des yeux ronds et un air stupide. La boss me dépose devant mon hôtel. Bye bye tout le monde. À peut-être en avril prochain. Inch Allah !

Jeudi. Debout ce matin dès 6 heures pour voir se lever le soleil sur le Régistan. Pas de chance, à 6 heures le soleil est déjà haut. Il n'empêche, je prends mes dernières photos du haut du toit de Tilla-Qari où j'ai pu monter en empruntant l'escalier d'une tour d'angle avec la complicité d'un policier auquel il a fallu lâcher quelques billets de 100 soums.

Gare des autobus. Un chauffeur de taxi non officiel, possesseur d'une rutilante berline Uz-Deawoo fabriquée dans une usine du Ferghana, me propose le trajet Samarcande Tachkent pour 5 dollars. Il faut attendre au moins un autre passager. Je lui abandonne mes bagages, vais faire un tour et reviens une demi heure plus tard. Il y a là toute une bande d'hommes qui attendent et discutent. Ce sont des chauffeurs qui attendent des clients, le gardien du parking, des passagers et des oisifs. Je scrute les visages. Où est passé mon chauffeur ? Je questionne à droite et à gauche « Moï taxi, moï machina pour Tachkent, where is it ? Vous n'auriez pas vu mon conducteurr de taxi ? » Personne ne comprend mon charabia. Et si le type s'était tiré avec mes bagages, me plantant là ? Impossible, les Ouzbeks m'ont toujours paru honnêtes. Un jeune couple se présente. Ils sont en discussion avec quelqu'un que je vois de dos et qui soudain se retourne vers moi et m'appelle. C'est lui. Présentation avec le jeune couple. Elle est Américaine, lui est Ouzbek. Cinthia et Alisher. Ce dernier veut que j'allonge quelques dollars supplémentaires pour la course. Discussion. Nous partons.

Je comprends pourquoi les deux voies de circulation des routes sont séparées par d'imposantes balises de béton qui façonnent un mur infranchissable. Ils roulent n'importe comment. À droite, à gauche, au milieu de la chaussée, faisant de brusques écarts pour éviter les nids de poule. Au moins les balises les obligent-elles à rester du bon côté. Nous roulons bon train. Alisher a l'allure d'un jeune homme moderne, bien sapé et sûr de lui. C'est un battant. Il est "tour coordinator" dans une agence de voyage et prétend connaître Ary, le gérant du club Cæsar qui m'avait si bien renseigné sur l'Ouzbékistan. Cinthia est sa petite amie. Je lui fait remarquer que ce doit être bien pratique pour apprendre la langue. Moi-même, j'aspire à apprendre l'ouzbek. « Il faut que vous rencontriez ma sœur » me dit-il en me tendant sa carte. Battant et sympa, Alisher. J'espère qu'il ne prend pas un pourcentage au passage. Vers une heure nous arrivons à Tachkent et je me fais déposer près de la gare des autobus pour le Ferghana. J'ai dans l'idée de m'arrêter à Kokand. J'ai lu dans mon guide que cette ville offre une image explicite de l'Asie centrale soviétique et postsoviétique. Qu'il y a là-bas le palais d'un voyou. Que c'est la ville la plus fameuse de la plaine du Ferghana, mortelle ennemie de Boukhara au XIXe siècle, opposante tenace à la Russie impériale, qu'elle résista aux Gardes rouges jusqu'en 1923 et fut le fief du mouvement basmatchi né en réaction contre la politique anti musulmane des Russes. Les Basmatchis furent assimilés par commodité à des bandes de brigands et ils continuent encore aujourd'hui, dans les isbas et les datchas, à figurer le pillard hirsute des histoires populaires.

J'ai vite fait de trouver un nouveau chauffeur. Trois autres voyageurs attendent déjà dans une modeste Lada planquée à l'écart. On m'accueille avec enthousiasme. Enfin, ils vont pouvoir partir. Ce sont tous des Ouzbeks et ils ont l'air d'être de joyeux drilles. Ils me parlent tous en même temps malgré mes signes d'impuissance jusqu'à ce que l'un d'entre eux, le plus débrouillard, le plus fort en gueule, se déclare mon unique interlocuteur, ce qui ne résout rien mais ramène le calme. La route est pitoyable. Des travaux presque tout le long. Un revêtement de pierres concassées qui fait place parfois à des sections de macadam défoncé. Nombreux sont les véhicules immobilisés sur le bord de la route à cause de pneumatiques éclatés ou de gicleurs encrassés. Nous faisons halte dans un Auto service pour démonter et nettoyer le nôtre. Changer de région, ici, c'est passer une frontière. Nous retrouvons les mêmes check-points qu'entre Tachkent et Samarcande. Ici, un flic s'avisant de ma présence me fait signe de sortir et demande à voir mon passeport ainsi que le contenu de mon sac. Simplement le petit sac que je trimballe avec moi, celui qui est dans le coffre ne l'intéresse pas. Il tombe sur quelque chose qui l'intrigue. « Préservativa ? » s'étonne-t-il en me toisant comme s'il venait de trouver un sachet d'héroïne. Il me convoque aussitôt pour aller rendre compte à ses chefs stationnés un peu plus loin. Ceux-ci examinent longuement, l'un après l'autre, le petit sachet. Ils sont perplexes. Qu'est-ce que je peux bien faire dans leur pays avec un préservatif ? Je hausse les épaules en montrant le ciel du doigt. N'importe quoi. Ils me laissent finalement partir, avec regret peut-être, mais en me souhaitant tout de même bon voyage. Paysage de montagnes pelées, puis verdoyantes, cours d'eau d'un beau vert, traces de neige sur les sommets, centrale électrique, complexes sidérurgiques, poussière, chaleur qui s'atténue peu à peu. « Goré ! » me lance mon interlocuteur autoproclamé en me montrant les sommets enneigés. Est-ce là le nom de cette montagne ? Mon guide parle du Tian Shan et de l'Alaï Pamir et la route passe même entre ces deux montagnes. Tout respire une sorte de désolation, de ruine et d'abandon. Mais l'acharnement est là pour faire fonctionner la machine à bout de souffle et faire cracher les cheminées de lourdes fumées grises. Pourvu que leurs centrales ne leur sautent pas à la figure. « Tchernobyl ? » demandé-je à mon interlocuteur en désignant un complexe industriel. « Niet ! Niet ! » s'exclame-t-on unanimement en prenant un air vexé. À une halte auprès d'un groupe de paysannes assises au bord de la route, on m'offre un grand bol de lait caillé salé au goût izarre mais agréable. Il s'agit de "koumis", le lait de jument fermenté. Nous partageons sur un marché une énorme pastèque. Nous en voyons fréquemment de pleines cargaisons dans des camions, sur des charrettes tirées par des ânes, dans des Ladas ne laissant que peu de place pour le chauffeur ou encore amoncelées en pyramides au bord de la route. Nous arrivons à Kokand vers 18 heures. Les autres continuent vers Andijan.

Kokand. Je me demande ce que je suis venu faire ici. Je souhaitais trouver un endroit tranquille pour passer ces derniers jours au vert avant de regagner définitivement Tachkent, mais l'endroit n'a rien de distrayant. Les rues noires et désertes dès la nuit tombée suintent l'ennui. L'hôtel Kokand où je suis descendu est minable. La salle d'eau est un chef d'œuvre de déglingue et de mauvais raccommodages. Mais au moins y a-t-il de l'eau chaude et de l'eau froide et il y a en bas un restaurant vide dans lequel une jeune femme accompagnée par un organiste appliqué chante des mélodies russes. Elle est la seule à pouvoir me donner envie de rester. Comme univers décalé, on ne peut mieux rêver.

Vendredi soir. Ferghana. J'ai quitté Kokand ce midi après un rapide tour dans la ville et au bazar. Un enfant vendait des vipères qu'il exhibait discrétement. Les femmes les achètent pour se confectionner des "soupes de boa" qui garantissent contre l'infécondité, apprendrai-je plus tard. Un commerce qui n'est pas très bien vu par les autorités. 


Ouzbékistan, Kokand, marché, vipère, © Louis Gigout, 1999
Marché de Kokand. Des vipères contre l'infécondité.

Ouzbékistan, Kokand, marché, épices, © Louis Gigout, 1999
Des épices colorées.

Ouzbékistan, Kokand, marché, melons, © Louis Gigout, 1999
Et des melons.

Ouzbékistan, Kokand, marché, melons, © Louis Gigout, 1999
Des melons.

Ouzbékistan, Kokand, marché, melons, © Louis Gigout, 1999
Des milliers de melons.

Ouzbékistan, Kokand, marché, melons, © Louis Gigout, 1999

Ouzbékistan, Kokand, marché, melons, © Louis Gigout, 1999

Ouzbékistan, Kokand, marché, melons, © Louis Gigout, 1999


Un minibus trouvé à mon arrivée à la gare routière m'a conduit en deux heures à Ferghana. Joli parc. C'est tout ce que j'ai à en dire pour l'instant. Je regrette la convivialité de Samarcande et de Boukhara. La route entre Kokand et Ferghana traverse une vaste plaine très verte, très irriguée, vergers et champs de maïs, de coton, de céréales. Je ne vois pas les montagnes espérées. Drôle de vallée sans montagnes.

Samedi. Comme d'habitude, c'est la galère pour trouver un endroit pour prendre un petit-déjeuner correct. Les gens d'ici démarrent direct au bortsch ! Je trouve finalement un café, dans une rue qui passe entre le canal et le marché, où l'on fait de délicieux "blintchikis", crêpes roulées et fourrées au lait caillé sucré. Je prends quelques photos au marché d'un groupe de femmes qui vendent des herbes. Elles me font signe de les rejoindre et de m'asseoir à leur côté. Toute heureuse, elles m'offrent à partager thé et samsas. Belles sont les femmes irano-tadjikes bien que les Ouzbeks soient ici majoritaires.


Ouzbékistan, Ferghana, marché, © Louis Gigout, 1999
Marché à Ferghana.

Je prends un minibus Tico pour me rendre à Marguilan, ville voisine située à 11 kilomètres de Ferghana (qui s'est d'abord appelée Nouvelle Marguilan), plus ancienne, plus calme et plus traditionnelle. Foulard chez les femmes et calotte chez les hommes. Ces Tico, il doit y avoir un nid dans les environs car les minuscules minibus Daewoo pullulent. Boite à savon et tapeculs, ils peuvent charger jusque 8 personnes et font continuellement la navette entre les deux villes. Rien de spécial à voir ici. Une ville ordinaire. Plutôt plus propre et plus riche que les autres villes ouzbèkes, comme c'était déjà le cas pour Ferghana. C'est la région qui veut ça, grâce à son agriculture florissante et à son industrie prospère. Il fait une chaleur à couper au couteau rendue humide par l'irrigation frénétique qui permet l'arrosage des espaces verts et du pavement des ruelles. Retour à Ferghana pour une visite au musée ethnographique récupéré de l'URSS et enjolivé par l'image du président Karimov. Intéressantes prises de vue du XIXe siècle et reconstitution de scènes de la vie rurale. Exposition consacrée au coton. Je suis le seul visiteur. Une femme me suit à la trace, me donnant quelques explications en anglais. Elle abandonne rapidement, décrétant qu'il fait trop chaud. Sans doute dois-je déranger la quiétude des lieux. À peine quitté-je une salle qu'on la referme derrière moi. Il fait effectivement une chaleur à dessiquer sur place. Le parc de Ferghana était à l'origine celui du gouverneur local dont la résidence existe encore. C'est un vaste espace d'une dizaine d'hectares planté d'arbres centenaires, d'essences variées, aux frondaisons épanouies qui donnent un peu de fraîcheur. L'endroit est aussi très fleuri. Œillets et roses foisonnent dans des espaces gazonnés tondus de manière irrégulière à la faucille, ce qui confère à l'ensemble un caractère de naturel et de confusion. Sur le square Al-Farghani, des couples de jeunes mariés défilent pour se faire prendre en photo et filmer au caméscope. Ils débarquent de grosses limousines rutilantes. Les mariées sont en robe blanche avec voilettes et longues traînes. Les mariés sont en costume sombre, chemise blanche, cravate. Ils font quelques pas mesurés en direction du monument, déposent un bouquet de fleurs devant la liste de noms puis s'en repartent, eux et leur suite, dans un concert de klaxons. À peine ont-ils tourné au coin de la rue que les bouquets de fleurs sont aussitôt raflés par une bande de gamin qui attendent à l'ombre de la statue.


Ouzbékistan, Ferghana, mariage, © Louis Gigout, 1999
Ferghana. Mariage devant la statue de Al-Faghani (parc central).

Ouzbékistan, Ferghana, Parc central, manège, © Louis Gigout, 1999
Manège dans le parc Central.



Le soir, je dîne de chachliks à une terrasse qui se trouve à proximité de l'hôtel Intourist Ferghana où j'ai posé mes bagages. Ils sont excellemment préparés, avec un art particulier qui fait que la viande de mouton est parfumée et cuite de manière homogène. Les meilleurs de tout l'Ouzbékistan. De délicates bouchées de lard braisées à point éclatent en un jus délicieux dans la bouche, tapissant le palais et les gencives d'un couche de gras qui persiste longtemps après le repas. Je me récure au Coca-Cola avant d'aller dans la discothèque de l'hôtel Ziyorat, le seul trois étoiles de toute la région. Il faut pour cela traverser à tâtons le parc plongé dans l'obscurité malgré la présence de nombreux lampadaires. À la discothèque, je commence à la vodka avant d'aller pogotter sur la piste. Il y a là un type que j'ai déjà rencontré dans la petite épicerie qu'il tient à proximité de l'hôtel Ferghana. Me reconnaissant, il vient vers moi tout sourire et m'invite à le rejoindre à une table où il est installé en compagnie de deux filles. Il me parle en russe, quelques mots d'anglais, gesticule. Je comprends qu'il me propose une des filles et qu'il a un arrangement avec les gens de l'hôtel pour qu'elle me rejoigne dans une chambre. Je l'envoie promener et il n'insiste pas. Sur la piste, une autre fille me sourit. Quand elle comprend que je suis français, son regard s'éclaire. J'ai de plus en plus chaud et la vodka n'arrange rien. La fièvre d'un samedi soir ouzbek. J'ai beau m'asperger d'eau aux toilettes, dès que je reviens, c'est de nouveau le hammam. Une fille danse devant moi. Elle porte un court gilet qui laisse voir une partie de son ventre gentiment bombé. Elle bouge sans équivoque mais avec tact et m'adresse un sourire caressant, ne me quittant pas des yeux et se rapprochant de plus en plus. Je lui offre un verre et en profite pour m'envoyer une nouvelle rasade de vodka quitte à faire monter encore la température. Elle parle quelques mots d'anglais, a l'air mignonne, pas 25 ans. Nous retournons sur la piste, évoluant maintenant enlacés. À la fin de la danse, de retour au bar, la fille me demande d'arrêter la vodka. Je dis d'accord, allons plutôt faire un tour dans le parc. Elle ne dit pas niet.

Elle s'appelle Sogdane (prénom changé).
Come in my house, dit-elle à peine sommes-nous dehors.
Your house ?  
Yes. Come in my house. No problem. Friends waiting in the taxi.
Elle me montre une voiture qui stationne devant le portail d'entrée du petit parc de l'hôtel. Nous prenons place dans la voiture. En route pour l'inconnu. La fille avait bien préparé son coup. J'espère toutefois que je ne me trompe pas de scénario et que je ne vais pas me retrouver aux mains de Talibans ou autres Basmatchis. Sogdane parle avec ses amis et je n'y comprends rien. Nous roulons dans des rues obscures, sortons de la ville, roulons dans une campagne baignée des lueurs de la lune, alignement de fantômes qui nous saluent à peine, routes désertes, quelques constructions parfois. Je n'ai aucune idée de l'endroit où nous sommes, où nous allons. Une nouvelle agglomération, immeubles blocs d'un gris noir, quelques fenêtres allumées. Ce doit être Marguilan. Le taxi tourne dans une rue et s'arrête devant un immeuble.
My house, dit Sogdane rassurante.
Le chauffeur du taxi dit quelque chose.
What time tomorrow the taxi ? me demande Sogdane.
Eight, dis-je à tout hasard.

Le taxi s'en va nous laissant sur le trottoir de ce quartier plongée dans l'obscurité. L'immeuble est doté d'une curieuse double porte capitonnée de plastique noir. Je suis la fille dans les escaliers. Arrivée au troisième étage, m'ayant répété « My house », elle frappe à une porte. Un homme ouvre et nous regarde sans marquer un étonnement particulier. Nous entrons dans une pièce où toute une famille est installée, assise sur des tapis, buvant le thé et regardant la télé. Un couple de mon âge, deux grands garçons, une fillette et un tout petit enfant qui dort. Les reliefs d'un repas sont encore sur la table basse. Ils se lèvent à notre entrée et me saluent avec un soupçon de déférence. Sogdane est à son aise. En toute autre circonstance, j'aurais été terriblement gêné mais la vodka aidant, ça va. Aux quelques mots prononcés par la fille, tout le monde ramasse ses affaires et décampe sans protester. Elle me dira plus tard que nous sommes bien ici chez elle, qu'elle a permis à ses voisins du dessous, qui sont en train de refaire la peinture dans leur propre appartement, de s'installer pour la soirée chez elle. À peine sont-ils sortis et qu'elle eut refermé la porte derrière eux, elle se met en devoir de faire place nette, arrange la lumière, tire un matelas au milieu de la pièce puis, se tournant vers moi, me dit : « Now, sex ! » Elle se dévêt et m'invite à faire de même et à m'allonger tranquillement pendant qu'elle va prendre une douche. Elle revient bientôt, se glisse nue contre moi et m'offre ses lèvres. Sogdane est métisse de mère ouzbèke et de père russe. De taille moyenne, cheveux bruns foncés, des traces d'Asie dans les yeux. Elle est jolie et aime manifestement faire l'amour. Elle s'y abandonne avec passion et générosité.

Au lever du jour, le corps nu de Sogdane endormie. Les côtes saillantes, le relief des omoplates et l'os du bassin. Son visage tranquille, les bras repliés croisés sur sa poitrine, mains posées sur les épaules, tête rentrée. Une enfant. Elle a un grain de beauté au bas du dos juste au démarrage de la ligne des fesses. Lentement le jour se lève. Sogdane me prépare du thé, allume la télé, me montre des photos d'elle en compagnie de son ami français qui habite à Moscou. Elle a une petite fille. Son mari ? Elle fait un geste vague.

À 8 heures précises, le taxi est là pour me ramener à l'hôtel Ferghana. Les gendarmes féminins moustachus de l'hôtel me regarde rentrer sans cacher leur désapprobation. Le temps de faire une toilette rapide, je ressors aussitôt. Petit-déjeuner de blintchikis avant de prendre un minibus pour me rendre à Chakhimardan, enclave ouzbèke dans les monts Alaï du Kirghizistan à 60 kilomètres au sud de Ferghana.

Je voulais des montagnes et une rivière : les voici. Assis au bord d'un torrent qui charrie une eau chargée de lœss, j'écris ces lignes. Il fait un peu lourd, le temps est couvert. Le torrent fait un bruit continu, un brouhaha de conversations entremêlées. Autour de moi, des arbres. Les montagnes sont juste un peu crépues, les sommets les plus lointains coiffés de neige. Il ne fait pas trop chaud. Je suis bien. Il va peut-être faire un orage. Il faudrait que je retourne dans le village, voir si je peux trouver le téléphérique qui mène au lac Bleu. Je chemine le long du torrent, passe un petit pont, suis le cours vers l'amont pour revenir vers le bourg par un sentier minuscule à flanc de coteau qui parfois se perd, traverse des corps d'habitation aux murs en pisé. Une femme est occupée à coller des galettes de pâte dans les entrailles d'un four à pain pour la cuisson des nans. Je demande mon chemin. On me répond, des vieux souvent, en faisant de grands gestes, attentifs à ce que j'aie bien compris. Il y a des volailles, une petite vache attachée à une pierre, des bouts de champs, maïs, pommes de terre, tournesols. Des poiriers et des noyers. Et toujours le rugissement du torrent. Le temps change vite, passant du grand soleil aux lourds nuages. Mais l'orage ne viendra pas. Un âne solitaire dans son rond d'herbe. J'aime cette eau, qui vient des montagnes Alaï elles-mêmes filles du Pamir. Elle bondit, éclate en écume et se ressoude, esquivant les roches qui parsèment son lit et qui lentement se minent. Moins têtue que la pierre, elle est incorruptible. Ça sent le foin et le crottin. Le foin qui est assemblé en bottes liées par une poignée de brins noués. Je prends des fleurs en photos. Et puis soudain c'est le désastre. Des immeubles de béton éventrés laissés là, comme ça, des pans entiers de murs qui ont versé dans le torrent. On dirait qu'une guerre est passée par là.



Ouzbékistan, Chakhimardan, © Louis Gigout, 1999
Chakhimardan, dans la vallée de la rivière éponyme.

Ouzbékistan, Chakhimardan, © Louis Gigout, 1999

Ouzbékistan, Chakhimardan, four à pain, tandyr, © Louis Gigout, 1999
Four à pain (tandyr).

Ouzbékistan, Chakhimardan, © Louis Gigout, 1999

Ouzbékistan, Chakhimardan, Alaï, flore, © Louis Gigout, 1999
Flore de l'Alaï.

Ouzbékistan, Chakhimardan, Alaï, flore, © Louis Gigout, 1999

Ouzbékistan, Chakhimardan, Alaï, flore, © Louis Gigout, 1999

Ouzbékistan, Chakhimardan, Alaï, flore, © Louis Gigout, 1999

Ouzbékistan, Chakhimardan, Alaï, flore, © Louis Gigout, 1999

Ouzbékistan, Chakhimardan, Alaï, © Louis Gigout, 1999

Ouzbékistan, Chakhimardan, © Louis Gigout, 1999


En pensant me rapprocher de Chakhimardan, je perds le sentier. Ou bien est-ce lui qui s'est perdu ? Il ne s'agit plus que de vagues traces de chèvres. Je commence à avoir du mal à progresser. Je pourrais revenir sur mes pas, ce serait plus sage, mais je n'aime pas ça et le chemin déjà parcouru me semble long. Je n'arrive plus à progresser en longeant le torrent, trop encaissé de ce côté-ci. J'ai l'impression de m'engager dans un piège, comme au Tibet, quand je m'étais retrouvé coincé au cours de l'ascension du sommet d'une montagne à proximité du village de Shakya, incapable de trouver un chemin de retour et que la peur peu à peu me gagnait. Pourtant j'aperçois en contrebas les boutiques des marchands de souvenirs. Ils sont là, juste à mes pieds, sur l'autre rive du torrent. J'essaye de vagues pistes caillouteuses à flanc de montagne. J'ai le vertige. Je me cramponne à des aspérités et agrippe des végétaux après en avoir testé la résistance. Je renonce. Je me hasarde à contourner un gros rocher. J'ai l'impression que je ne pourrai jamais redescendre ce que je m'obstine à escalader et de m'enfoncer toujours plus dans la difficulté. Un jour, ce genre de folie me coûtera cher. Il faut pourtant que cette direction soit la bonne. D'où je suis, j'ai maintenant tout le site de Chakhimardan devant moi et les sommets enneigés pour horizon. C'est alors que j'aperçois à quelques mètres un canal d'irrigation taillé dans la roche. Il y a un dieu pour les alcooliques, disait ma mère. Pour les imprudents aussi. Comme je n'ai pas d'autre solution, je me résous à le suivre en marchant dedans, chaussures enlevées et bas de pantalon relevés. L'eau glaciale me vrille le cerveau. Après plusieurs centaines de mètres de cette progression, j'arrive à une clôture, un muret qui porte un grillage, au delà desquels le canal continue. À cet endroit, la clôture est cisaillée, ménageant un passage par lequel je m'engouffre avec un sentiment d'effraction. Je n'ai pas d'autre choix. J'arrive dans un parc soigné. Un chemin, de petites constructions qui font penser à des bungalows d'un centre de vacances pour naturophiles.

Je croise quelques très jeunes filles qui m'observent avec un grand étonnement. Le chemin devient une allée et, au bout de celle-ci, j'aperçois un portail fermé. À côté, une maisonnette de gardien devant laquelle se tiennent quelques personnes qui me regardent venir. J'avance d'un pas résolu. J'ai déjà cherché le mot "perdu" dans mon dictionnaire. Je me présente donc à ces personnes en disant « Ya teriate » et en faisant des gestes supposés aider à la compréhension et exprimer un certain embarras. Une femme, qui a l'air d'être un peu chef, répond à mon sourire quand j'ajoute en me frappant la poitrine « Fransouski ! » Elle dit quelque chose et quelqu'un m'avance une chaise. Le thé est servi. Je goûte en pensant qu'il a sans doute été fait avec l'eau du canal. Suivent quelques tentatives d'explication. Je reste là un moment, assis sur ma chaise, à boire mon thé avec eux. Je remercie et manifeste mon intention de partir. On me fait signe qu'il n'en est pas question. Bon d'accord. C'est alors qu'arrivent deux, trois, six très jeunes filles, plus mignonnes les unes que les autres et rassemblant toute la richesse des caractères ethniques qui composent la mosaïque ouzbèke. Une fille s'émerveille de comprendre quand je lui dis « I am french, I live in Paris and my name is Louis. » Ce qui est bien suffisant. Elles sont aux anges et m'entourent en me regardant de leurs grands yeux curieux. Je ne suis pas Michael Jackson mais je suis le Français de Paris venu par la montagne. Une apparition pourtant bien matérielle au physique (presque) ordinaire. Elles peuvent parler avec moi (da, niet, spasiba) et auront une histoire singulière à se raconter, qu'elles enjoliverons sans doute, et qu'elles répéteront plus tard à leurs petits-enfants. (Il y a bien longtemps de cela, venu des hautes montagnes de l'Alaï, les pieds encore humides de neige, un Parisien est arrivé et m'a parlé...) On me sert encore du thé (au goût de thé, seulement de thé) et des fruits, pommes, pèches et raisin. Les jeunes filles me sourient. Naïves hirondelles. À la même table, il y a aussi deux femmes âgées occupées à des travaux d'écriture dans de grands registres manuscrits. Peut-être consignent-elles mon apparition. Elles sourient elles aussi de toutes leurs dents en or. Arrive une autre fille, un peu plus âgée que les autres, qui parle un bon anglais et un allemand moyen. Je pourrais ainsi mieux m'expliquer sur les raisons qui m'ont conduit ici mais j'ai le sentiment que c'est maintenant inutile. J'ai confirmation de mon côté d'être atterri dans une colonie de vacances pour jeunes filles. Deux d'entre elles (une Coréenne et une Russo-ouzbèke) m'expliquent qu'elles veulent aller à Moscou pour devenir danseuses et accompagner les chanteurs à la mode. Gentilles.

En redescendant par le chemin qui conduit au centre touristique, je les revois encore, parquées, serrées les unes contre les autres, cramponnées au grillage, qui me regardent m'éloigner. Je prends un Tico qui me ramène à Ferghana. Là aussi, dans le minibus, les autres passagers se montrent avec moi d'une grande sympathie. On me dépose devant mon hôtel. Que dire de plus à propos des Ouzbeks ? J'ai rarement rencontré gens plus charmants.



Ouzbékistan, Chakhimardan, © Louis Gigout, 1999
La rivière Chakhimardan.

Ouzbékistan, Chakhimardan, © Louis Gigout, 1999

Ouzbékistan, Chakhimardan, © Louis Gigout, 1999
Les jeunes filles de la colonie de vacances.

Ouzbékistan, Chakhimardan, © Louis Gigout, 1999
Retour au village.


Lundi, 9 août. Retour à Chakhimardan où je prends un vieux téléphérique brinquebalant qui ressemble à un jouet des années cinquante et qui conduit à deux lacs jumeaux dans l'Alaï. Une barque à moteur me fait traverser le Kurban-Kul (lac du Sacrifice) séparé du Kok-Kul (lac Bleu) de quelques mètres à peine. Lac Bleu que je vois plutôt d'un vert curaçao. Est-ce un effet de mon daltonisme ? Une couleur étrange et givrée. Il y a, près du lac, un refuge en terre où quelques hommes sont installés sur des tapchanes. Tous, maison, hommes et tapchanes datent de bien avant le téléphérique, du temps où ces lieux n'étaient accessibles que par des sentiers de montagnes. Lieux peuplés d'ours et de brigands. Je suis fasciné par l'extrémité du lac Bleu, admirable d'harmonie, d'équilibre et de mystère. L'endroit évoque la peinture classique chinoise : l'eau, le végétal, le minéral, le ciel. Un arbre mort solitaire dont le tronc émerge de l'eau de jade. De puissantes roches gisent non loin, et puis la montagne s'élance, ourlée d'arbustes à sa base, vers un ciel noyé. Je voudrais pouvoir saisir ce mystère avec mon appareil photo. Mais il est impossible de capturer à la fois la solitude de l'arbre, l'insondable glacis de l'eau, l'immanence de la pierre et l'élancement de la montagne vers un ciel en trompe l'œil qui n'est qu'une autre face du lac lui-même, un miroir, la preuve de la finitude de toute chose comme dirait Borges, la clôture du monde. La fin du mirage.


Ouzbékistan, Chakhimardan, © Louis Gigout, 1999

Ouzbékistan, Chakhimardan, téléphérique, © Louis Gigout, 1999
Le téléphérique pour accéder aux lacs.

Ouzbékistan, Chakhimardan, Kok-Kul, lac Bleu, © Louis Gigout, 1999
Kok-Kul, le lac Bleu, 1800 m.

Ouzbékistan, Chakhimardan, Kok-Kul, lac Bleu, © Louis Gigout, 1999

Ouzbékistan, Chakhimardan, Kok-Kul, lac Bleu, © Louis Gigout, 1999

Ouzbékistan, Chakhimardan, Kok-Kul, lac Bleu, © Louis Gigout, 1999

Ouzbékistan, Chakhimardan, Kok-Kul, lac Bleu, © Louis Gigout, 1999
Bouleau sur fond turquoise.

Ouzbékistan, Chakhimardan, Kurban-Kul, lac du Sacrifice, © Louis Gigout, 1999
Kurban-Kul, lac du Sacrifice.

Ouzbékistan, Chakhimardan, Kurban-Kul, lac du Sacrifice, pédalo, © Louis Gigout, 1999
Petit tour en pédalo.

Ouzbékistan, Chakhimardan, Kurban-Kul, lac du Sacrifice, © Louis Gigout, 1999
Le Kurban-Kul est aussi un lieu de pélérinage.



Le village en bas est prisé des touristes locaux. Les photographes ont installé des décors artificiels devant lesquels leurs clients viennent se faire prendre en photo. Il faut imaginer le lieu. Nous sommes en montagne. De quelque côté que l'on se tourne, les sommets de l'Ataï avec parfois un bonnet neigeux. Le torrent qui déboule de sa gorge. Et bien non, il faut croire que ce n'est pas suffisant. C'est pourquoi on préfère ici ces grands panneaux recouverts d'immenses posters représentant des sommets de montagne et des cascades éclatants de couleurs et toujours ensoleillés. Un photographe plus malin a même disposé devant ses images un lourd divan recouvert d'une moquette bariolée du plus joli effet, sur le dossier duquel un vrai paon fait la roue. Les clients s'installent sur le divan et se figent. L'instantané bien cadré est pris pour que l'on ne voie rien du décor naturel. Un jeune photographe discute cinq minutes avec moi alors que j'attends un minibus. Il travaille avec un vieux Zénith russe. Il est étudiant et se fait un peu d'argent avec ce job durant l'été.

Mardi. Petit-déjeuner blintchikis-cacao-lait caillé. Le patron de l'endroit commence à connaître mes habitudes. Installé au milieu de la rue, un accordéoniste joue. C'est un vieil homme à casquette et lunettes à grosse monture. Il joue d'anciennes mélodies russes que je reconnais. Les passants se croisent sans empressement, diversité des costumes et des faciès. L'air est léger à l'ombre des frondaisons. À quelques mètres de moi, de l'autre côté de la rue, se trouve la jeune fille au "Gazli Suv" (kiosque à eau gazeuse et sirop) que j'ai prise en photo hier. Gulmira est en discussion avec le jeune étudiant qui était venu me rejoindre et discuter avec moi en anglais. Je leur donne 18 et 22 ans. Un début d'idylle ? Curieux comme un concierge, je vais les voir. Planté. Gulmira est déjà mariée avec enfant. Elle dit au jeune homme, qui me traduit aussitôt, qu'elle veut venir à Paris avec moi. Je lui dis d'accord, pas de problème, Gulmira.



Ouzbékistan, Ferghana, © Louis Gigout, 1999
Ferghana, devant le marché.

Ouzbékistan, Ferghana, газли сув, © Louis Gigout, 1999
Gulmira, la petite vendeuse d'eau gazeuse au sirop.

Facture d'ôtel à Ferghana.


Aéroport de Ferghana. Un avion part pour Tachkent à 12h30. Toutes les informations sont en russe et personne ne parle anglais. Il y a très peu de monde. Quatre ou cinq employés et autant de clients. Je me rends à l'endroit indiqué Kassa. « Biliéte Tachkent » je dis. L'homme, une cinquantaine d'années, assez corpulent, répond quelque chose et devant mes signes d'impuissance me désigne un endroit que j'identifie comme l'enregistrement des bagages. On me dit de revenir à midi, je crois. J'attends. J'entends des annonces passées par haut-parleur où il est question de Tachkent. Des passagers s'empressent du côté de l'enregistrement. Je m'y rends de nouveau. Le même employé me fait signe de retourner à la caisse. Quelques personnes y font déjà la queue. Délivrer un billet prend du temps. Entre deux coups de téléphone, l'employé découpe soigneusement ses morceaux de papier, tamponne avec rage, compte les liasses de billets de cent soums, répond aux matrones pressées qui ont de bonnes raisons pour me passer devant, discute alors que le temps passe et que je fermente en silence. Quand il daigne s'occuper de moi, c'est pour me dire qu'en tant qu'étranger, j'ai droit à un billet officiel des Ouzbékistan Airways, ce qui implique un tarif spécial trois fois plus cher que le tarif normal. Soit, mais rapidos parce qu'il est déjà passé 12h30. Je me dis que c'est peut-être ici comme pour les taxis collectifs, l'avion ne partant que lorsqu'il est plein. Le billet en main, je me présente à l'enregistrement qui est à présent désert. Contrôle des bagages et passage du portique qui se met à sonner. Je défais mon bracelet-montre, vide mes poches et repasse le portique. Qui sonne encore. « Eh ! je leur dis en repassant plusieurs fois le portique dans les deux sens, je n'ai plus rien sur moi ! » En réalité, ce sont les boutons de ma chemise. Bon, me fait-on signe, allez-y. Alors que je récupère mon bagage, un contrôleur me dit que l'avion est parti. Sont-ils drôles. Il y a, me fait-on comprendre, un autre vol à 16h30. Il faut juste payer un supplément de 30% du prix du billet pour le changement d'heure. Pardon ? On me dit que je n'avais qu'à venir à temps. Je proclame qu'il n'est pas question que je paye un supplément et que, ou je prends le vol suivant sans surtaxe, ou l'on me rembourse mon billet, basta. Basta, ils ne comprennent pas bien mais tout finit par s'arranger grâce à la bonne volonté de deux agents de la sécurité et surtout de la maman de l'un des deux (il est bien connu que les gros lascars de la Sécurité ne peuvent pas se passer de leur maman) qui parle anglais. Et même, me disent-ils, il y aura peut-être un départ vers 14 heures. Je n'ai qu'à attendre là.

Peu avant l'heure prévue, j'entends vrombir un bimoteur. On me prévient que c'est bon pour moi. Mais il faut que je repasse le contrôle de bagages car c'est le règlement. Ce sont bien entendu les mêmes contrôleurs que précédemment et, cette fois, ce ne sont pas les boutons de ma chemise qui coincent mais quelque chose dans mon sac. Ouverture. Déballage. Rien à signaler. Nous sommes six passagers pour l'Antonov dans lequel nous embarquons une heure plus tard après remplissage des réservoirs et essai du seul moteur droit (le gauche, ça va aller ?) Nous embarquons. Le coucou fait un bruit infernal et vibre de toutes ses tôles. L'appareil est sans doute rustique mais l'hôtesse est jolie et stylée. Elle distribue des gobelets de soda avec une expression glaciale. Survol de la vallée très verte et découpée en petites parcelles cultivées, puis la montagne, des amas rocheux ensablés, la plaine.

Tachkent. Retour à l'hôtel Lokomotiv. L'accueil y est plus jovial que lors de mon arrivée. C'est que je suis maintenant un habitué. Comment avais-je fait pour n'avoir pas remarqué le bar et sa serveuse, Svetlana, qui vient m'aider à remplir ma fiche. L'employée d'étage n'est plus l'austère moustachue habituelle mais une charmante fille blonde.


Mercredi. Parc de la Victoire (Pobiedy), au bord du canal Ankhor, au nord en suivant Amir Timour. C'est ainsi que je pourrais me représenter un mini Disneyland. Un peu plus loin se trouve un aqualand et ses naïades, la Tour de la télévision très élégante avec sa dague faîtière comme une longue aiguille plantée dans le ciel. Au premier étage se trouve un restaurant circulaire et au deuxième une plate forme. Souhaitant m'y rendre, on m'a fait déposer mon appareil photo à une consigne et payer 500 soums. Je me retrouve finalement dans le restaurant désert où l'on veut absolument me servir un déjeuner, où je m'emberlificote dans mes explications, où je m'énerve finalement, plantant là mes interlocuteurs. Retour à l'hôtel. À la sortie du métro, je remarque un attroupement de quelques personnes qui regardent en direction du soleil avec des lunettes spéciales. L'éclipse, bien sûr ! Je l'avais oubliée. Tout le monde avait pourtant fait assez de foin là-dessus en France et les premiers produits dérivés étaient apparus des mois à l'avance. Ici, les gens semblent à peine au courant. Il faut cet attroupement, provoqué en réalité par deux étrangères, une Française journaliste à Canal+ qui est ici pour un festival de cinéma et une Allemande qui fait une thèse sur l'Asie centrale. Ce sont elles qui ont amené les lunettes. L'éclipse ici est partielle. C'est à peine si la luminosité baisse. On voit pourtant nettement le croissant de lune manger jusqu'à près d'un tiers du gâteau solaire. Les passants demandent à essayer les lunettes et les deux jeunes femmes font les importantes. Je demande à la Française si elle connaît un endroit sympa où sortir le soir pour écouter de la bonne musique sans qu'il s'agisse d'un de ces restaurants à l'atmosphère épaisse qui semblent en avoir l'exclusivité. Elle ne sait pas, ne sort pas, studieuse. Raté.


Ouzbékistan, Tachkent, canal Ankhor, Tour de la Télévision, © Louis Gigout, 1999
Tachkent, canal Ankhor et la Tour de la Télévision.

Ouzbékistan, Tachkent, Tour de la Télévision, © Louis Gigout, 1999

Ouzbékistan, Tachkent, aqualand, Tour de la Télévision, © Louis Gigout, 1999
Aqualand.

Ouzbékistan, Tachkent, rue Turkestan, éclipse, © Louis Gigout, 1999
Rue Turkestan, devant la gare, curieux de l'éclipse.

Ouzbékistan, Tachkent, rue Turkestan, éclipse, © Louis Gigout, 1999


Jeudi. Visite ce matin du Musée des Beaux-Arts en compagnie de Maxime, un jeune Russe de 19 ans qui a trouvé le message que j'avais laissé à l'Alliance française. Il a débarqué à l'hôtel vers 8 heures ce matin. Grand Duduche boutonneux à grosses lunettes soviétiques, genre lycéen appliqué premier de sa classe. Peintures du XIXe siècle d'artistes russes dont les noms, Vereshagen et Serov, ne me disent rien. Des Repine, une des figures de proue de la peinture russe académique soviétique. Art prédigéré qui épargne tout effort au spectateur. Un peintre contemporain ouzbek, Alisher Myrzaïev. Couleurs éclatantes comme sur les robes des femmes, les décorations des mosquées et des médersas, les tapis, les intérieurs traditionnels. D'où vient cette soif de couleur ? Collection de statues romaines, habituelles Victoires, Psychés, Diableries et autres Éros. Estampes japonaises et céramiques chinoises. Nous allons ensuite au Musée des Arts décoratifs.





Maxime me fait visiter ce qu'il appelle les Beaux Quartiers. Je suis étonné de voir de grosses boites métalliques disposées n'importe comment sur des terre-pleins au bord des rues. On dirait des containers ou des Algécos fermés par d'imposants cadenas. Il s'agit de garages, m'apprend Maxime. Les voitures étaient trop souvent volées. Comme il n'existe pas de garages dans les immeubles, ces grosses boites disgracieuses se sont beaucoup répandues. Maxime ne parle pas les langues locales, ça ne l'intéresse pas. Avec l'Indépendance, il est devenu un étranger dans ce pays qui se dérussifie peu à peu en imposant l'ouzbek comme langue nationale et l'alphabet latin. Le Russes sont devenus des citoyens de seconde zone et Maxime regrette le bon vieux temps de l'Union soviétique avec ses mouvement de jeunes pionniers, ses komsomols, ses drapeaux rouges, son Internationale, le générique musical de Radio Moscou (Nuits de Moscou devenue en France Le Temps du Muguet et non l'inverse comme je l'avais toujours cru) et les défilés rassurants de la grande Armée Rouge.
Je suis content d'être né avant la fin de l'URSS, me dit Maxime. On pouvait voyager, aller à Moscou, passer chaque année les vacances au bord de la mer Noire. Maintenant, ce n'est plus possible. Les salaires sont entre 10 et 20 dollars.
Vous faisiez partie à l'époque de la classe dominante. Vous étiez choyés par le pouvoir central. Ce qui est assez étonnant car j'ai lu quelque part que beaucoup des Russes qui se sont installés ici l'ont fait sous la contrainte.
Les Russes d'Asie centrale ne sont pas tous des descendants de dissidents où de droits communs. La colonisation a commencé bien avant la création de l'Union. Mes grands parents sont nés ici.
À qui sont toutes ces Mercedes qu'on voit du côté de Broadway ?
Je ne sais pas. Pas aux Russes.
Et toi, qu'est-ce que tu comptes faire ?
Étudier. Je dois beaucoup travailler.
Tu ne sors jamais pour faire la fête avec tes amis ?
Nous faisons la fête entre nous, parfois. Nous n'avons pas d'argent pour sortir.
Et si nous sortions ce soir ?
Où voulez-vous aller ?
Dans une boite ouzbèke. Si possible avec musique et danses locales.
Nous pouvons peut-être aller à l'Aladin.
C'est un nom que me plaît. Va pour l'Aladin.


Ouzbékistan, Tachkent, garage, © Louis Gigout, 1999
Garages privés à Tachkent.


Je quitte l'hôtel Lokomotiv après être allé boire une vodka en compagnie de Svetlana au bar. Il est passé 21 heures. Métro. Mon jeton ne marche pas et une petite barrière jailli de la chicane dont je force malgré tout le passage. Mais nous ne sommes ici pas à Paris et un flic s'approche aussitôt. Il me fait signe de le suivre à un poste situé dans le grand hall où se trouve son supérieur. Passeport et vidage de poches. Cigarettes ? Allez-y, servez vous. Ils me parlent, sans doute des questions, je n'y comprends rien. Ils ont vu mon passeport, ils ont vu le contenu des mes poches et contemplent ma liasse de soums d'un air pensif. Ils me montrent l'heure et disent quelque chose où il me semble reconnaître le mot "diévouchka" (fille) et Broadway. Bon. Ils pensent que je vais aux putes à Broadway. Et alors ? Ils continuent. Je leur réponds n'importe quoi, banque, hôtel Lokomotiv, no problem, Parij, Jo Dassin, nié panimayou rouski. Ils doivent croire que si je connais cette expression, c'est que je peux quand même comprendre un peu quelque chose, donc ils continuent de plus belle. Puis il est question de "fotebol" et de Zinedine Zidane. Ils me font alors des grands sourires, me tapent dans les mains comme si nous étions de vieux potes. Ils me lâchent enfin, me faisant signe de ramasser mes affaires et de déguerpir. Merci Zidane. Soulagé, je me rends dans le couloir pour y attendre le prochain train. Et qui vois-je rappliquer avec sa bonne tête et l'air de rien ? Le flic qui m'alpagua il y a un instant. Il s'arrête à côté de moi et le voilà qui recommence à me parler. À quoi bon continuer d'essayer de lui faire comprendre que cela ne sert à rien ? Ses propos prennent parfois une intonation interrogative. Et la rame qui met du temps à venir. Dix minutes. Le flic semble attendre que je lui dise quelque chose. Ni-è-pa-ni-ma-you nada de nada ruski. Verstehen Sie, nom d'un petit bonhomme ? Il prend un air désolé, se tait un instant, mais ne peut se résigner. Et le voilà reparti. Fort heureusement, la rame arrive. J'espère que Maxime aura eu la patience de m'attendre. 



C'est une des meilleures boites de Tachkent. Et cela lui fait tout drôle, à Maxime, de se retrouver dans cet endroit où jamais il n'aurait mis les pieds si je n'avais été là pour payer l'entrée. L'extérieur ne paye pas de mine. C'est un immeuble un peu vieillot, genre bureaux tristes. Il y a un vaste hall désert à l'entrée. Un guichet tout au fond où l'on achète un billet. La boite se trouve à l'étage. Passé une porte, on entre dans un autre univers. Nous sommes dans un boite de nuit, d'un plutôt bon niveau, rien de très oriental, ça pourrait être n'importe où sur la planète. Une salle toute en longueur, un bar immense, une piste de danse, une autre surélevée et, tout au fond, fauteuils et tables. Nous sommes accueillis par une armée de filles en uniformes sexys qui contraste avec le public qui se compte sur les doigts d'une main. Dans cet endroit trop chic pour un pays aussi pauvre, je ne me sens pas très à l'aise. Qui fréquente ce genre de boite ici ? Et j'ai beau avoir un pouvoir d'achat démultiplié, il doit être sans commune mesure avec celui des gros bonnets ouzbeks qui trafiquent dans l'or ou la drogue et qui ont tout autant les poches bourrées de dollars que ceux qui font un business similaire sur n'importe quel continent. Je consulte la carte avec attention. Whisky, gin, bière, vermouth et mille sortes de vodka. Je choisis une vodka ouzbèke car il s'agit de stimuler la production locale. Maxime est embarrassé. Je lui dis d'y aller, que nous pouvons boire ce que nous voulons et autant que nous le pouvons. Il commande un café au lait, ce Russe ! Le meilleur, c'est qu'il l'obtient et que ça ne semble même pas choquer la serveuse.

Peu à peu, les clients s'installent sans vraiment réussir à remplir la salle. Contrairement aux bonnes manières, je vide lentement mes verres de vodka. C'est que, à peine ai-je vidé mon verre, une fille le retire et me demande si je veux autre chose. Je me sens obligé de dire « Da, adine drougoï pajalsta ». Je fume cigarette sur cigarette. À peine en ai-je écrasé une dans le cendrier qu'une fille se précipite pour envelopper celui-ci dans une serviette et l'emporter et le remplacer par un autre propre. À peine ai-je tendu une main vers mon paquet, qu'une autre fille est là, briquet allumé tendu. Je suis comme un péquenot dans un hôtel de luxe, pas l'habitude de l'étiquette de la haute. Vers 11 heures, une annonce est faite par un présentateur. La soirée commence. Vacarme énorme crescendo d'un rotor d'hélicoptère. Battement de l'air par les pales. Chtouf-chtouf-chtouf. Les lumières explosent en milles couleurs et les danseuses apparaissent, magnifiques. Danses du ventre et danses occidentales mêlées, comme la musique. Le résultat est un fabuleux métissage. Je regrette de n'avoir pas amené mon appareil photo. Au bout d'une heure, les spectacles de danse se terminent, laissant la piste au public. J'y vais, bien sûr, faire un petit tour et Maxime me rejoint. L'ambiance est moins chaude que dans la boite de l'hôtel Ziyorat à Ferghana. Il y a quelques jolies filles et des jeunes gens de la bourgeoisie locale. Des hommes plus âgés sont vautrés dans les fauteuils du premier rang. Chemises blanches, cravates et embonpoint. Ils carburent à l'Absolut et ont des trognes à ne pas s'y frotter. Je rentre sagement en taxi à 2 heures du matin.





Vendredi. Maxime m'emmène du côté de l'ancienne place Lénine, en haut de Broadway, de l'autre côté de Prospekt Rachidova qui s'étend du monument du soldat inconnu à la salle d'exposition de l'Union des Peintres. Il y a là un alignement de jets d'eau d'une cinquantaine de mètres et un bassin où viennent s'ébattre les gamins de Tachkent, des immeubles officiels, le palais du gouvernement. L'endroit est sous haute surveillance. En février dernier, une série d'attentats à la voiture piégée attribués aux fondamentalistes islamiques a fait 16 morts et une centaine de blessés. Sidération des Tachkendi. Les auteurs ont été rapidement arrêtés et les communiqués officiels affirmèrent que les commanditaires venaient de l'extérieur. Les ouvriers s'activent mollement pour faire disparaître les traces des attentats. De vastes espaces sont encore interdits à la circulation. Il me revient une citation glanée je ne sais plus où et attribuée à Henri Tincq : "La guerre sainte que mènent les militants islamistes traduit moins un regain de foi que la réaction d'un imaginaire encore meurtri par le souvenir des croisades et des Reconquistas." Plutôt qu'une guerre sainte suscitée par des croisades oubliées, pour ce qui est de ce qui se passe ici en Ouzbékistan, j'y vois une démonstration du savoir-faire géostratégique du pouvoir en place. Karimov à beau jeu, à présent, de justifier et renforcer sa politique répressive.


Ouzbékistan, Tachkent, jets d'eau devant le Palais du Gouvernement, © Louis Gigout, 1999
Jeux d'eau devant le Palais du Gouvernement.

Ouzbékistan, Tachkent, jets d'eau devant le Palais du Gouvernement, © Louis Gigout, 1999


Maxime m'accompagne dans le bazar de Chorsu où il connaît un fabriquant d'instruments de musique qui pourra me vendre un tambourin (appelé ici "doyra") de bonne qualité. Puis je déjeune en sa compagnie à une terrasse de Broadway avant de lui dire adieu et de lui remettre le salaire promis. Maxime le délicat. Au bazar, alors que j'achetais à un enfant une tranche de melon, il me considérait avec désapprobation, me faisant la réflexion qu'il n'était pas convenable de manger dans la rue. Les Ouzbeks font moins de chichis et sont plus conviviaux. N'importe lequel m'aurait invité chez lui et présenté sa famille. Il ne m'aurait pas déplu de rencontrer la mère du jeune Russe qui travaille, m'a-t-il dit, dans la géodésie, et son père enseignant à la retraite. Ils ont senti sous leurs pieds les secousses de l'Histoire et cela doit être passionnant d'écouter celle de leur vie. Mais je m'en veux de qualifier Maxime de garçon timoré. N'a-t-il pas de bonnes raisons d'être soucieux pour son avenir dans l'Ouzbékistan de Karimov ?

Tournée d'adieu aux lieux de Tachkent. La statue équestre d'Amir Timour. Les frères Choukourov, qui sont tadjikes, écrivent à ce propos que l'exaltation de la figure de Timour par le pouvoir ouzbek révèle un sentiment de complexe vis-à-vis des autres peuples et surtout du peuple tadjik, lequel est l'héritier d'une longue tradition intellectuelle d'origine persane, peuple de l'écriture. « Névroses ethniques » expliquent-ils. Il n'est pas surprenant que le culte de Tamerlan, déjà latent dans la conscience ouzbèke à l'époque soviétique, ait été officialisé pour la première fois à l'initiative personnelle du président Islam Karimov, ex-premier secrétaire du parti communiste d'Ouzbékistan. Cela traduit non seulement le refus du diktat du grand frère russe, mais aussi l'orientation et les priorités de la nouvelle politique ouzbèke.

Gouvernant de type autocratique, Karimov ne l'est pas seulement par tempérament personnel mais aussi pour des raisons objectives. L'Ouzbékistan actuel, pur produit des cartographes politiques du Kremlin, apparut en effet d'emblée comme un petit empire à l'intérieur du soviétique. Les communistes ouzbeks surent obtenir des bolcheviks les terres les plus fertiles de la Transoxiane. Aujourd'hui, le territoire de l'Ouzbékistan se découpe en trois grandes régions relativement isolées l'une de l'autre au plan économique et culturel : à l'ouest, la région de Khorezm (Khiva) et la Karakalpakie désertique et steppique (peuplées de Karakalpaks, Turkmènes, Kazakhs et Ouzbeks) ; au sud et à l'est, une zone majoritairement habitée par des Tadjiks (régions de Boukhara, Samarcande, Soukhandaria, Kachkadaria et une partie de la vallée de Ferghana) ; au centre, au nord et partiellement à l'est, des zones de peuplement presque exclusivement ouzbek. Or tout choc puissant, de nature politique ou économique, active inévitablement les phénomènes centrifuges ; l'affaiblissement du pouvoir central, comme l'ont montré les années de la perestroïka, engendre aussitôt un séparatisme local. D'où le culte exacerbé de Tamerlan, indéniablement appelé malgré lui à consolider la nation ouzbèke. Moins assuré sur le terrain économique, Karimov semble s'y livrer à la valse des hésitations. Après s'être inspiré tour à tour des modèles turc, chinois et même japonais, Islam Karimov revendique aujourd'hui pour son pays un mode de réformes proprement ouzbek. Entendez par là un ravalement de façade du bon vieux système de gestion soviétique.

Si le président parvient à maintenir à flot l'économie de l'Ouzbékistan, c'est en fait grâce aux importantes ressources tirées de la vente des matières premières : gaz, pétrole, coton, or. Dans un contexte général de recul des indices de production, seules les industries d'extraction sont en plein essor : la production de pétrole a ainsi grimpé de 23% entre 1992 et 1993, celle de gaz, de 3,5%. Avec l'assistance des Américains, omniprésents, l'Ouzbékistan revalorise ses mines d'or de Zeravchan ; de l'aveu même de Karimov, 40 % servent à subventionner les achats de blé, de sucre et d'énergie électrique, ce qui empêche de faire chuter le niveau de vie des habitants...

La question de l'écriture, à la fois reflet et vecteur d'une crise aiguë de la culture, montre combien il est urgent d'émanciper enfin cette dernière de la politique qui, sans doute davantage que dans les autres républiques de l'ex-URSS, a fait des dégâts incalculables dans la psychologie nationale et dans l'espace culturel endogène des peuples d'Asie centrale. Les divergences concernant l'écriture ne sont qu'un prolongement de l'opposition entre les univers indo-européen et turc qui a continué de se manifester en dépit de la volonté unificatrice du régime soviétique et qui s'incarne le plus nettement dans l'antinomie tadjike-ouzbèke. Ce problème, quand il est abordé, reste le plus souvent à un niveau superficiel car on ne considère que les "symptômes de la maladie", les griefs politiques et culturels réciproques, en éludant toute tentative même de faire le diagnostic d'un conflit interethnique qui, pourtant, menace de dépasser en ampleur et en violence ce qui s'est passé dans le Haut-Karabakh, voire en Yougoslavie. L'essence même de la querelle tadjiko-ouzbèke nous amène à parler, faute de termes adéquats, d'une "psychonévrose" aux racines ethniques profondes. C'est la littérature qui, comme à l'accoutumée, nous en donne les images les plus palpables. Alors que les auteurs ouzbeks s'emploient à exalter la grandeur de leur peuple en rabaissant de toutes les façons les Tadjiks, ceux-ci paraissent rivaliser pour ensevelir sous un silence dédaigneux les prétentions du peuple voisin. À l'agressivité des uns répond le mépris des autres. Ces deux attitudes se mêlent curieusement chez Timour Poulatov qui est peut-être l'écrivain ouzbek actuel le plus doué. Celui qu'on a appelé le Marcel Proust d'Asie centrale met en scène dans son roman Le Chœur des garçons un personnage qui, à l'instar de l'auteur, est irrigué par deux sangs : tadjik du côté maternel, ouzbek du côté paternel. De même, dans cette œuvre, l'élément viril, ouzbek, lié aux forces brutales et campagnardes, mal dégrossies, s'oppose à l'élément féminin, tadjik, qui s'incarne dans la culture raffinée, urbaine de Boukhara et qui, par maints côtés, n'est pas sans rappeler le caractère russe. Le monde mental et intellectuel du héros est constamment fragilisé par cette irruption du principe destructeur, assimilé à la "rue" et à la langue ouzbèke, dans la vie intérieure, dans la "maison" qui repose sur l'attachement à la langue et au folklore tadjiks, à la religion musulmane. Il en résulte un comportement névrotique, comme pour illustrer une des thèses de Freud qui, on le sait, voyait dans les névroses un effet du complexe d'œdipe non surmonté. Significative à cet égard est l'image des figues, de ce souvenir revenant comme une obsession chez le héros (chez l'auteur ?) : le grand-père ouzbek apportait régulièrement de la campagne des figues enveloppées dans leurs larges feuilles, que l'enfant mordait avec un plaisir coupable (nous n'insisterons pas sur un symbole répandu dans la poétique orientale).
Charif et Roustam Choukourov, Peuples d'Asie centrale, Syros 1994.

Ils sont dans un tramway. Ils sont maintenant des hommes âgés, fatigués, chairs flasques, vidés de toute énergie, le regard éteint. Je les ai vus, marchant courbés, difficilement. Ils s'obstinent à arborer, épinglées sur leur poitrine, des décorations militaires. Ils étaient soldats ou officiers de l'Armée rouge. Ils avaient 20 ans en 1942 au moment de la bataille de Stalingrad.

Samedi, 14 août 1999. 12 heures. Nous longeons une ligne continue située au sud de hauts sommets enneigés qui peu à peu s'estompent vers l'ouest. Le Pamir. Le ciel est dégagé, le sol à peine visible, dilué dans la brume. Je suis assis à côté d'une grosse femme, genre russo-ouzbèke. Elle est venue à l'aéroport dans une limousine avec chauffeur et a, selon son ex-voisin qui m'a proposé de changer ma place pour la sienne afin de pouvoir voyager avec son ami, un sacré fichu sale caractère. L'avion, côté classe tourisme, est plein. Des touristes français, hollandais, des Indiens, des Ouzbeks, à proportion égale. Je rentre à Paris avec un sentiment de regret, comme d'habitude. Regret de quoi ? De laisser derrière moi quelque chose d'inachevé, des gens, des lieux, des femmes que je ne reverrai jamais. À chaque fois je me dis la même chose. Je reviendrai. Le temps passant, l'idée de revenir s'émousse et le retour, à quoi bon. Une fois, une seule, je suis revenu. C'était à Bucarest et je voulais revoir les gens qui m'avaient accueilli lors de ma visite en août 1990. Je me souvenais de l'émotion qui avait été la mienne et je voulais leur montrer que j'étais toujours là et que je leur gardais mon amitié. Certes, ils étaient heureux de me revoir. Il y avait pourtant un malaise. Alors que j'avais fait leur connaissance au moment de leur Révolution, après qu'ils eussent liquidé de la manière qu'on sait le couple Ceausescu, espoir à la boutonnière, je les revoyais affligés de voir leur pays s'enfoncer dans l'incurie et la corruption. Je les avais connu jeunes et plein d'énergie. Ils étaient devenus atones.


Dernier petit-déjeuner à l'hôtel Lokomotiv. Svetlana a bien fait les choses. Fromages, fruits, omelette, pain, thé vert, blinis. Elle s'est arrangée une coiffure choucroute. Nous avions longuement fait les imbéciles ensemble, la veille au soir, au bar, avec elle et sa sœur, en vidant des verres de brandy offerts par un Ouzbek qui fêtait son anniversaire. Svetlana voulait savoir comment il se faisait que je n'étais pas marié et si elle pouvait venir avec moi à Paris. J'ai retrouvé dans cet hôtel le couple de Français, Sylvie et Alain, rencontrés à Boukhara dans la gastinitsa de Mubinjon. Ils revenaient tout juste d'une marche en montagne et s'apprêtaient à y retourner.

L'embarquement est long et fastidieux. Contrôles redondants, inutiles, et formalités lentes. Il faut remplir la même fiche de déclaration de devises qu'à l'arrivée. L'agent à qui je la remets la regarde à peine avant de la classer discrètement à la poubelle. J'ai aimé ce voyage. J'ai aimé cette région vivante, métissée, multiculturelle, où se rencontre à la fois le passé de l'Occident, l'Extrême Orient et la Perse. C'est une région en chantier, en quête de nouveaux repères entre tradition et modernité. Le présent n'est pas tendre avec ses populations. Karimov et sa mafia amassent des richesses colossales alors que la majorité de la population vit en dessous du seuil de pauvreté. Le contexte géopolitique incertain et les frontières artificielles installées par Staline sont des bombes à retardement. Le soviétisme a introduit une certaine européanisation des modes de vie, scolarisé les petites filles, émancipées les femmes, structuré l'économie et l'agriculture de manière arbitraire. Le KGB existe toujours et les apparatchiks sont devenus des chefs de gang. So long, Asie centrale. Que reste-t-il au terme de cette immersion ? Le Régistan, Munira et Yasmina, la jeune fille de Boukhara, celle de Ferghana. Les baisers d'Ouzbékistan. La place Lyab-i-Haouz et son bassin. La colonie de vacances pour jeunes filles de Chakhimardan. Les danseuses de l'Aladin. Et Mina, avec ses chaussures à grosses semelles qui meurtrissaient ses pieds graciles.



Ouzbékistan, Zarafshon, © Louis Gigout, 1999

Ouzbékistan, Zarafshon, © Louis Gigout, 1999

Ouzbékistan, Zarafshon, © Louis Gigout, 1999







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